Chateaubriand, François-René de
La plupart des concessions faites aux monastères dans les premiers siècles de l'Eglise étaient des terres vagues, que les moines cultivaient de leurs propres mains. Des forêts sauvages, des marais impraticables, de vastes landes furent la source de ces richesses que nous avons tant reprochées au clergé.1
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1 François-René de Chateaubriand: Génie du christianisme (1802), in: F.-R. d. Ch.: Essai sur les révolutions/Génie du christianisme, hrsg. v. Maurice Regard, Paris: Gallimard 1978 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 1054 (Quatrième partie, Livre 6, Chapitre VII).
En revenant de l‘Ilissus, M. Fauvel me fit passer sur des terrains vagues, où l’on doit chercher l’emplacement du Lycée. Nous vînmes ensuite aux grandes colonnes isolées, placées dans le quartier de la ville qu’on appelait la Nouvelle Athènes, ou l’Athènes de l’empereur Adrien. Spon veut que ces colonnes soient les restes du portique des Cent-Vingt-Colonnes ; et Chandler présume qu’elles appartenaient au temple de Jupiter-Olympien. M. Lechevalier et les autres voyageurs en ont parlé. Elles sont bien représentées dans les différentes vues d’Athènes et surtout dans l’ouvrage de Stuart, qui a rétabli l’édifice entier d’après les ruines.1
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1François-René de Chateaubriand: « Itinéraire de Paris à Jérusalem (et de Jérusalem à Paris, en allant par la Grèce, et en revenant par l’Égypte, la Barbarie et l’Espagne) » (1811), in: F.-R. d. Ch.: Œuvres romanesques et voyages, hrsg. v. Maurice Regard, Paris: Gallimard 1969 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 878 (Première partie: Voyage de la Grèce).
Désormais à l’écart de la vie active, et néanmoins sauvé par la protection de madame Bacciocchi de la colère de Bonaparte, je quittai mon logement provisoire rue de Beaune, et j’allai demeurer rue de Miromesnil. Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolendal et madame Denain, sa mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier et j’avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M. de Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu’il voyait transparente et décharnée : c’était une illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte ; plus haut, la rue ou le chemin, montait à travers un terrain vague que l’on appelait la Butte-aux-Lapins. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, d’où j’étais parti avec mon frère pour l’émigration, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné ; la Révolution y commença parmi les orgies du duc d’Orléans : cette retraite avait été embellie de nudités de marbre et de ruines factices, symbole de la politique légère et débauchée qui allait couvrir la France de prostituées et de débris.1
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1François-René de Chateaubriand: Mémoires d’outre-tombe (1848), hrsg. v. Maurice Levaillant u. Georges Moulinier, Paris: Gallimard 1951 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 575 (Deuxième partie, Livre dix-septième, Chapitre 1).
Balzac, Honoré de
Notre pension allait deux fois par semaine à la promenade, sous l’inspection d’un maître d’études. On choisissait, comme cela se pratique ordinairement, un terrain vague et abandonné hors de la ville, où les écoliers pussent se livrer à leurs jeux, sans dangers et sans commettre de dégâts. Nous avions remarqué – car les enfants remarquent beaucoup plus qu’on ne croit – qu’un homme, déjà d’un âge avancé, ne manquait jamais de suivre la pension, et de se placer à quelque distance, comme pour nous observer.1
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1Honoré de Balzac: « Mémoires de Sanson » (1830), in: H. d. B.: Œuvres diverses, hrsg. v. Pierre-Georges Castex et al., Paris: Gallimard 1990–96 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 487.
Un de ces Melmoth parisiens était venu se mêler depuis quelques jours parmi la population sage et recueillie qui, lorsque le ciel est beau, meuble infailliblement l’espace enfermé entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de l’Observatoire, espace sans genre, espace neutre dans Paris. En effet, là, Paris n’est plus; et là, Paris est encore. Ce lieu tient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la fortification, du jardin, de l’avenue, de la route, de la province, de la capitale; certes, il y a tout cela; mais ce n’est rien de tout cela : c’est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s’élèvent les Enfants-Trouvés, la Bourbe, l’hôpital Cochin, les Capucins, l’hospice La Rochefoucauld, les Sourds-Muets, l’hôpital du Val-de-Grâce ; enfin, tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur asile […].1
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1Honoré de Balzac: « Ferragus » (1833), in: H. d. B.: La Comédie humaine, hrsg. v. Pierre-Georges Castex et al., Paris: Gallimard 1976–81 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 5, S. 901–902.
Nerval, Gérard de
Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en triangle à peu près ce que l’autre [la place Royale] est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine, et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais.1
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1Gérard de Nerval, « La main enchantée » (1832), in: G. d. N.: Œuvres complètes, hrsg. v. Claude Pichois et al., Paris: Gallimard 1989–93 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 355.
Dumas, Alexandre
Lorsque d’Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s’étendait au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste à l’égard des duels n’avait rien à dire.
Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu’elle eût été pansée à neuf par le chirurgien M. de Tréville, s’était assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne l’abandonnaient jamais. À l’aspect de d’Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui.
Celui-ci, de son côté, n’aborda son adversaire que le chapeau à la main et sa plume traînant jusqu’à terre.
― Monsieur, dit Athos, j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés. Je m’étonne qu’ils tardent : ce n’est pas leur habitude.
― Je n’ai pas de seconds, moi, Monsieur, dit d’Artagnan, car, arrivé d’hier seulement à Paris, je n’y connais encore personne que M. de Tréville, auquel j’ai été recommandé par mon père qui a l’honneur d’être quelque peu de ses amis.
Athos réfléchit un instant.1
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1Alexandre Dumas: Les Trois Mousquetaire (1844). Vingt ans après, hrsg. v. Gilbert Sigaux, Paris: Gallimard 1962 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 56 (V. Les mousquetaires du roi et les gardes de M. le cardinal).
Ponson du Terrail, Pierre-Alexis
Colar descendit la rue de la Chaussée-d’Antin jusqu’à la rue de la Victoire, qu’on venait alors de percer sur les derrières de quelques vastes hôtels de la rue Saint-Lazare.
À peine deux ou trois maisons commençaient-elles à s’élever sur la gauche ; tandis que le côté droit de la rue n’était séparé de vastes terrains vagues que par une cloison de solives et de planches.
Colar s’introduisit dans l’un de ces terrains par une ouverture que laissait une planche absente, et il se dirigea vers un petit pavillon démoli aujourd’hui, qui était situé à l’extrémité du jardin d’un vieil hôtel.
L’hôtel, qui appartenait à un vieux gentilhomme anglais fort riche et très original, était complètement inhabité ; c’est-à-dire qu’il était confié à la garde d’un concierge pareillement anglais, occupant un petit corps de logis ménagé au-dessus de la porte cochère, qui donnait rue de Saint-Lazare."1
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1Pierre-Alexis Ponson du Terrail: Rocambole. Les drames de Paris I: L’Héritage mystérieux, Paris: Dentu 1866, S. 36 (VII. Colar).
Fernand Rocher et le major Carden, son témoin, étaient sortis du bal.
Le faux vicomte et sir Williams les attendaient sur la première marche du perron. Alors Rocambole salua de nouveau son adversaire :
— Veuillez me permettre, monsieur, lui dit-il, une simple proposition. J’ai mon appartement dans le quartier, et dans mon appartement des épées de combat ordinaire. Avez-vous quelque répugnance à vous en servir ? dans ce cas-là, nous ferons lever Devisme ou Lepage.
— C’est inutile, répondit Fernand, nous nous battrons avec vos épées.
— Bien. Ensuite, je trouve le Bois un peu loin.
— Allons où vous voudrez.
— Il y a à quelques pas d’ici un endroit tout à fait désert, entre la rue Courcelles et la rue de Laborde, une sorte de terrain vague où nous serons à merveille.
— Soit, dit encore Fernand.
— Ensuite, monsieur, j’ai là mon phaéton, et comme il est, je crois, parfaitement inutile de mettre des valets dans notre confidence, je vais envoyer mon groom et je serai, si vous le voulez bien, votre cocher jusqu’au lieu du combat.
Fernand s’inclina.
Rocambole ordonna à son groom d’avancer et de ranger son léger équipage au bas du perron.
Puis, tandis que le groom, sautant à bas de son siège, prenait la bride du cheval, le lion invita le major et Fernand à monter derrière, pendant que sir Williams s’asseyait auprès de lui sur le siège de devant.
Alors M. le vicomte de Cambolh rendit la main à son cheval et franchit la grille extérieure de l’hôtel.
Cinq minutes après, il arrivait au faubourg Saint-Honoré, s’arrêtait à sa porte et passait les rênes à sir Arthur Collins.
— Messieurs, dit-il en sautant à bas de son siège, je vous demande dix secondes.
Et Rocambole monta chez lui, y prit deux paires d’épées de combat et redescendit.
— Je suis à vos ordres, dit-il.
L’attelage repartit et ne s’arrêta plus qu’à l’entrée de ces terrains vagues connus sous le nom de plaine Monceau.
Là, les quatre voyageurs mirent pied à terre.
Trois heures et demie sonnaient, dans le lointain, à Saint-Philippe-du-Roule."1
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1Pierre-Alexis Ponson du Terrail: Rocambole. Les drames de Paris II: Le Club des Valets-de-cœur, Paris: Dentu 1866, S. 228 (Chapitre XII).
1.
Un jour de mardi gras, à Paris, vers trois ou quatre heures de l’après-midi, la foule était compacte sur le boulevard Saint-Martin, tout entière occupée, non à regarder passer les fiacres et les voitures remplis de gens masqués, comme on aurait pu le croire, mais à suivre attentivement d l’œil et de l’oreille les parades de quelques saltimbanques établis, eux et leurs baraques, sur un terrain vague situé entre la rue du Château-d’Eau et celle du Faubourg-du-Temple.1
2.
Muni des renseignements que le cocher venait de lui donner, Rocambole quitta Montmartre et s’en alla, dans ses habits d’occasion, prendre l’omnibus à la barrière Blanche, changea d’équipage à la Madeleine et prit celui qui conduit au Gros-Caillou. Il mit pied à terre aux environs de l’École militaire.
Il était alors complètement nuit et le gaz ne remplaçait, dans ce quartier désert, que très imparfaitement le soleil. La rue de l’Église, il y a quelques années seulement, était à peine bâtie. On y voyait des terrains vagues, clos de planches, des maisons en construction, d’autre encore inhabitées. Celle qui portait le numéro 12 avait trois étages. On lisait en grosses lettres sur la porte et sur un écriteau jaune :
Chambres et cabinets garnis à louer.
Rocambole n’hésita pas une minute. Il sonna. La porte s’ouvrit ; le concierge passa sa tête ornée de besicles à travers le carreau de sa loge et dit :
— Qui demandez-vous ?2
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1Pierre-Alexis Ponson du Terrail: Rocambole. Les exploits de Rocambole, hrsg. v. Laurent Bazin, Paris: Robert Laffont 1992, S. 26 (I. Une fille d’Espagne, Chapitre IV).
2Pierre-Alexis Ponson du Terrail: Rocambole. Les exploits de Rocambole, hrsg. v. Laurent Bazin, Paris: Robert Laffont 1992, S. 575 (II. Le mort du sauvage, Chapitre XXI).
Hugo, Victor
1.
L’escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube intestinal un long corridor sur lequel s’ouvraient, à droite et à gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur logeables et plutôt semblables à des échoppes qu’à des cellules. Ces chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral ; traversé, selon que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et pittoresque de ce genre d’habitation, c’est l’énormité des araignées.1
2.
Errer songeant, c’est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le philosophe, particulièrement dans cette espèce de campagne un peu bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue, c’est observer l‘amphibie. Fin des arbres, commencement des toits ; fin de l‘herbe, commencement du pavé ; fin des sillons, commencement des boutiques ; fin des ornières, commencement des passions ; fin du murmure divin, commencement de la rumeur humaine ; de là un intérêt extraordinaire.
De là, dans ces lieux peu attrayants et marqués par le passant de l’épithète : triste, les promenades apparemment sans but, du songeur.
Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plâtres, ces âpres monotonies des friches et des jachères, les plants de primeurs des maraîchers aperçus tout à coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du bourgeois, ces vastes recoins déserts où les tambours de la garnison tiennent bruyamment école et font une sorte de bégayement de la bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin dégingandé qui tourne au vent, les roues d’extraction des carrières, le charme mystérieux des grands murs sombres coupant carrément d’immenses terrains vagues inondés de soleil et pleins de papillons, tout cela l’attirait.2
3.
Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l’arrière-cour d’un ancien loueur de voitures mal famé, qui avait fait faillite et qui avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.3
4.
Il était vers le milieu de cette rue près d’un mur très bas qu'on peut enjamber à de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il marchait lentement, préoccupé qu’il était, la neige assourdissait ses pas ; tout à coup il entendit des voix qui parlaient tout près de lui. Il tourna la tête, la rue était déserte, il n’y avait personne, c’était en plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.4
5.
Le repaire Jondrette était, si l’on se rappelle ce que nous avons dit de la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de théâtre à un fait violent et sombre et d’enveloppe à un crime. C’était la chambre la plus reculée de la maison la plus isolée du boulevard le plus désert de Paris. Si le guet-apens n’existait pas, on l’y eût inventé.
Toute l'épaisseur d'une maison et une foule de chambres inhabitées séparaient ce bouge du boulevard, et la seule fenêtre qu'il y eût donnait sur des terrains vagues enclos de murailles et de palissades. Jondrette avait allumé sa pipe, s'était assis sur la chaise dépaillée, et fumait. Sa femme lui parlait bas.5
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1Victor Hugo: Les Misérables (1862), hrsg. v. Maurice Allem, Paris: Gallimard 1951 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 447 (Deuxième partie, livre quatrième, I).
2Victor Hugo: Les misérables (1862), hrsg. v. Maurice Allem, Paris: Gallimard 1951 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 595 (Troisième partie, livre premier, V).
3Victor Higo: Les Misérables (1862), hrsg. v. Maurice Allem, Paris: Gallimard 1951 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 791 (Troisième partie, livre huitième, XV).
4Victor Hugo: Les Misérables (1862), hrsg. v. Maurice Allem, Paris: Gallimard 1951 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 785 (Troisième partie, livre huitième, XIII).
5Victor Hugo: Les Misérables (1862), hrsg. v. Maurice Allem, Paris: Gallimard 1951 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 797 (Troisième partie, livre huitième, XVII).
Zola, Émile
Les fossés de fortifications sont de petits déserts où je me suis souvent oublié. L’horizon étroit, l’ombre, le silence, que rendent plus sensible le sourd murmure de la grande ville et les clairons des casernes voisines, en font un lieu cher aux gamins, aux petits et aux grands enfants. On est là, dans un trou, aux portes de la cité, la sentant haleter et tressaillir, mais ne l’apercevant plus. Pendant une demi-heure, Laurence et moi, nous nous sommes contentés de ce ravin qui nous faisait oublier les maisons et les sentiers frayés ; nous étions à mille lieues de Paris, loin de toute habitation, ne voyant que des pierres, de l’herbe, du ciel. Puis, étouffant déjà, avides de la plaine, nous avons monté le talus en courant. La large campagne s’est étendue devant nous.
Nous nous trouvions dans les terrains vagues de Montrouge. Ces champs défoncés et boueux sont frappés d’éternelle désolation, de misère, de lugubre poésie. Ça et là, le sol noir baîlle affreusement, montrant, comme des entrailles ouvertes, d’anciennes carrières abandonnées, blafardes et profondes. Pas un arbre ; sur l’horizon bas et morne se détachent seulement les grandes roues des treuils. Les terres ont je ne sais quel aspect sordide, et sont couvertes de débris son som. Les chemins tournent, se creusent, s’allongent avec mélancolie. Des masures neuves en ruine, des tas de plâtras s’offrent à chaque détour des sentiers. Tout est cru à l’œil, les terrains noirs, les pierres blanches, le ciel bleu. Le paysage entier, avec son aspect maladif, ses plans brusquement coupés, ses plaies béantes, a la tristesse indicible des contrées que la main de l’homme a déchirées.
Laurence, qui était devenue rêveuse dans les fossés des fortifications, s’est serrées contre moi en traversant la plaine désolée. Nous avons marché en silence, nous retournant parfois pour voir Paris qui grondait à l’horizon. Puis nous ramenions nos regards à nos pieds, évitant les trous, regardant, l’âme attristée, cette plaine dont le soleil montrait brutalement les blessures ouvertes. Là-bas étaient les églises, les panthéons et les palais royaux ; ici étaient les ruines d’un sol bouleversé, que l’on avait fouillé et volé pour bâtir des temples aux hommes, aux rois et à Dieu. La ville expliquait la plaine ; Paris avait à son seuil la désolation que fait toute grandeur. Je ne sais rien de plus morne ni de plus lamentable que ces terrains vagues qui entourent les grandes cités ; ils ne sont point encore ville, et ils ne sont plus campagne ; ils ont les poussières, les mutilations de l’homme, et n’ont plus la verdure ni la tranquille majesté de Dieu.
Nous avions hâte de fuir. Laurence se blessait les pieds, elle avait peur de ce désordre, de cette mélancolie qui lui rappelait notre chambre. Moi, je trouvais là mon amour, ma vie troublée et saignante. Nous pressions le pas.1
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1Émile Zola: « La confession de Claude » (1865), in: É. Z.: Œuvres complètes, hrsg. v. Henri Mitterand, Paris : Hachette 1962, Vol. 1, S. 66 (Chap. XXI).
« C’est vrai, je suis un enfant, dit-il, mais les enfants savent aimer, Madeleine. Je sens que maintenant la solitude est nécessaire à notre bonheur. Tu parles des bohémiens, ce sont des gens heureux qui vivent au soleil, et que j’ai enviés plus d’une fois, quand j’étais au collège. Les jours de sortie, j’en voyais presque toujours des bandes à la porte de la ville, campées dans un terrain vague où les charrons du voisinage tenaient leurs chantiers de bois. Je m’amusais à courir sur les longues poutres étendues sur le sol, en regardant les bohémiens qui faisaient bouillir leur marmite. Les enfants se roulaient à terre, les hommes et les femmes avaient des figures étranges, l’intérieur des voitures, que je cherchais à apercevoir, m’apparaissait comme un monde d’objets bizarres. Et je restais là, tournant autour de ces gens, ouvrant des yeux curieux et effrayé. Je sentais encore sur mes épaules les meurtrissures des coups de poing que mes camarades m’avaient données la veille, je rêvais parfois de m’en aller bien loin, dans une de ces maisons roulantes. Je me disais : ‘Si l’on me bat encore cette semaine, je m’en irai dimanche prochain avec les bohémiens, je les supplierai de m’emmener au fond de quelque pays où l’on ne me frappera pas.’ Mon imagination d’enfant se plaisait au rêve de cet éternel voyage en plein air. Mais je n’ai jamais osé… Ne te moque pas, Madeleine. »1
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1Émile Zola: « Madeleine Férat », in: É. Z.: Œuvres complètes, hrsg. v. Henri Mitterand, Paris : Hachette 1962, S. 824 (Chap. IX).
1.
Lorsqu’on sort de Plassans par la porte de Rome, située au sud de la ville, on trouve, à droite de la route de Nice, après avoir dépassé les premières maisons du faubourg, un terrain vague désigné dans le pays sous le nom d'aire Saint-Mittre.
L'aire Saint-Mittre est un carré long, d'une certaine étendue, qui s'allonge au ras du trottoir de la route, dont une simple bande d’herbe usée la sépare. D’un côté, à droite, une ruelle, qui va se terminer en cul-de-sac, la borde d’une rangée de masures ; à gauche et au fond, elle est close par deux pans de muraille rongés de mousse, au-dessus desquels on aperçoit les branches hautes des mûriers du Jas-Meiffren, grande propriété qui a son entrée plus bas dans le faubourg. Ainsi fermée de trois côtés, l’aire est comme une place qui ne conduit nulle part et que les promeneurs seuls traversent.1
2.
Les amants des villes du Midi ont adopté ce genre de promenade. Les garçons et les filles du peuple, ceux qui doivent se marier un jour, et qui ne sont pas fâchés de s’embrasser un peu auparavant, ignorent où se réfugier pour échanger des baisers à l’aise, sans trop s’exposer aux bavardages. Dans la ville, bien que les parents leur laissent une entière liberté, s’ils louaient une chambre, s’ils se rencontraient seul à seule, ils seraient, le lendemain, le scandale du pays ; d’autre part, ils n’ont pas le temps, tous les soirs, de gagner les solitudes de la campagne. Alors ils ont pris un moyen terme ; ils battent les faubourgs, les terrains vagues, les allées des routes, tous les endroits où il y a peu de passants et beaucoup de trous noirs.2
3.
Elle s’occupait de son bien encore moins que de ses enfants. L’enclos des Fouque, pendant les longues années que dura cette singulière existence, serait devenu un terrain vague, si la jeune femme n’avait eu la bonne chance de confier la culture de ses légumes à un habile maraîcher. Cet homme, qui devait partager les bénéfices avec elle, la volait impudemment, ce dont elle ne s’aperçut jamais. D’ailleurs, cela eut un heureux côté : pour la voler davantage, le maraîcher tira le plus grand parti possible du terrain, qui doubla presque de valeur.3
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1Émile Zola: « La Fortune des Rougon » (1871), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 5 (Chap. I).
2Émile Zola: « La Fortune des Rougon » (1871), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 18 (Chap. I).
3Émile Zola: « La Fortune des Rougon » (1871), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 46 (Chap. II).
La commission d‘enquête s‘arrêta encore dans deux immeubles. Le médecin restait à la porte, fumant, regardant le ciel. Quand ils arrivèrent à la rue des amandiers, les maisons se firent rares, ils ne traversaient plus que de grands enclos, des terrains vagues, où traînaient quelques masures à demi écroulées. Saccard semblait réjoui par cette promenade à travers des ruines. Il venait de se rappeler le dîner qu’il avait fait jadis, avec sa première femme, sur les buttes Montmartre, et il se souvenait parfaitement d’avoir indiqué, du tranchant de sa main, l’entaille qui coupait Paris de la place du Château-d’Eau à la barrière du Trône. La réalisation de cette prédiction lointaine l’enchantait. Il suivait l’entaille, avec des joies secrètes d’auteur, comme s’il eût donné lui-même les premiers coups de pioche, de ses doigts de fer. Et il sautait les flaques, en songeant que trois millions l’attendaient sous des décombres, au bout de ce fleuve de fange grasse.1
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1Émile Zola: « La Curée » (1872), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 584 (Chap. VII).
1.
La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par là, dans ce bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien où ; d’autant plus que les numéros manquaient souvent, le long des masures espacées par des terrains vagues. C’était une rue où elle n’aurait pas demeuré pour tout l’or du monde, une rue large, sale, noire de la poussière de charbon des manufactures voisines, avec des pavés défoncés et des ornières, dans lesquelles des flaques d’eau croupissaient. Aux deux bords, il y avait un défilé de hangars, de grands ateliers vitrés, de constructions grises, comme inachevée, montrant leurs briques et leurs charpentes, une débandade de maçonneries branlantes, coupées par des trouées sur la campagne, flanquées de garnis borgnes et de gargotes louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique était près d’un magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras de terre, où dormaient pour des centaines de mille francs de marchandises, à ce que racontait Goujet. Et elle cherchait à s’orienter, au milieu du tapage des usines : de minces tuyaux, sur les toits, soufflaient violemment des jets de vapeur ; une scierie mécanique avait des grincements réguliers, pareils à de brusques déchirures dans une pièce de calicot ; des manufactures de boutons secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs machines. Comme elle regardait vers Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d’une haute cheminée, empesta la rue ; et elle fermait les yeux, suffoquée, lorsqu’elle entendit un bruit cadencé de marteaux : elle était, sans le savoir, juste en face de la fabrique, ce qu’elle reconnut au trou plein de chiffons, à côté.1
2.
Quelle heureuse saison ! La blanchisseuse soignait d’une façon particulière sa pratique de la rue des Portes-Blanches ; elle lui reportait toujours son linge elle-même, parce que cette course, chaque vendredi, était un prétexte tout trouvé pour passer rue Marcadet et entrer à la forge. Dès qu’elle tournait le coin de la rue, elle se sentait légère, gaie, comme si elle faisait une partie de campagne, au milieu de ces terrains vagues, bordés d’usines grises ; la chaussée noire de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, l’amusaient autant qu’un sentier de mousse dans un bois de la banlieue, s’enfonçant entre de grands bouquets de verdure ; et elle aimait l’horizon blafard, rayé par les hautes cheminées des fabriques, la butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses, percées des trous réguliers de leurs fenêtres. Puis, elle ralentissait le pas en arrivant, sautant les flaques d’eau, prenant plaisir à traverser les coins déserts et embrouillés du chantier de démolitions. Au fond, la forge luisait, même en plein midi. Son cœur sautait à la danse des marteaux. Quand elle entrait, elle était toute rouge, les petits cheveux blonds de sa nuque envolés comme ceux d’une femme qui arrive à un rendez-vous.2
3.
Il disait ça pour parler. Gervaise tournait justement le dos à la rue des Poissonniers. Et ils montèrent vers Montmartre, côte à côte, sans se prendre le bras. Ils devaient avoir la seule idée de s’éloigner de la fabrique, pour ne pas paraître se donner des rendez-vous devant la porte. La tête basse, ils suivaient la chaussée défoncée, au milieu du ronflement des usines. Puis, à deux cents pas, naturellement, comme s’ils avaient connu l’endroit, ils filèrent à gauche, toujours silencieux, et s’engagèrent dans un terrain vague. C’était, entre une scierie mécanique et une manufacture de boutons, une bande de prairie restée verte, avec des plaques jaunes d’herbe grillée ; une chèvre, attachée à un piquet, tournait en bêlant ; au fond, un arbre mort s’émiettait au grand soleil.3
4.
Le forgeron, cependant, secoué de la tête aux pieds par un grand frisson, s’écartait d’elle, pour ne pas céder à l’envie de la reprendre ; et il se traînait sur les genoux, ne sachant à quoi occuper ses mains, cueillant des fleurs de pissenlits, qu’il jetait de loin dans son panier. Il y avait là, au milieu de la nappe d’herbe brûlée, des pissenlits jaunes superbes. Peu à peu, ce jeu le calma, l’amusa. De ses doigts raidis par le travail du marteau, il cassait délicatement les fleurs, les lançait une à une, et ses yeux de bon chien riaient, lorsqu’il ne manquait pas la corbeille. La blanchisseuse s’était adossée à l’arbre mort, gaie et reposée, haussant la voix pour se faire entendre, dans l’haleine forte de la scierie mécanique. Quand ils quittèrent le terrain vague, côte à côte, en causant d’Étienne, qui se plaisait beaucoup à Lille, elle emporta son panier plein de fleurs de pissenlits.4
5.
Deux jours se passèrent. Le zingueur n’avait pas reparu. Il roulait dans le quartier, on ne savait pas bien où. Des gens, pourtant, disaient l’avoir vu chez la mère Baquet, au Papillon, au Petit bonhomme qui tousse. Seulement, les uns assuraient qu’il était seul, tandis que les autres l’avaient rencontré en compagnie de sept ou huit soûlards de son espèce. Gervaise haussait les épaules d’un air résigné. Mon Dieu ! c’était une habitude à prendre. Elle ne courait pas après son homme ; même, si elle l’apercevait chez un marchand de vin, elle faisait un détour, pour ne pas le mettre en colère ; et elle attendait qu’il rentrât, écoutant la nuit s’il ne ronflait pas à la porte. Il couchait sur un tas d’ordures, sur un banc, dans un terrain vague, en travers d’un ruisseau. Le lendemain, avec son ivresse mal cuvée de la veille, il repartait, tapait aux volets des consolations, se lâchait de nouveau dans une course furieuse, au milieu des petits verres, des canons et des litres, perdant et retrouvant ses amis, poussant des voyages dont il revenait plein de stupeur, voyant danser les rues, tomber la nuit et naître le jour, sans autre idée que de boire et de cuver sur place.5
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1 Émile Zola: « L’Assommoir » (1877), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 526–527 (Chap. VI).
2 Émile Zola: « L’Assommoir » (1877), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 553–554 (Chap. VI).
3 Émile Zola: « L’Assommoir » (1877), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 613–614 (Chap. VIII).
4 Émile Zola: « L’Assommoir » (1877), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 617 (Chap. VIII).
5 Émile Zola: « L’Assommoir » (1877), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 628 (Chap. VIII).
Malignon, qui s’apprêtait à la serrer dans ses bras, d’un geste passionné qu’il avait médité, fut décontenancé et expliqua que le jour était trop laid, que ses fenêtres donnaient sur des terrains vagues. D’ailleurs, il adorait la nuit.
— On ne sait jamais avec vous, reprit-elle en le plaisantant. Le printemps dernier, à mon bal d'enfants, vous m'avez fait toute une affaire : on était dans un caveau, on aurait cru entrer chez un mort… Enfin, mettons que votre goût a changé.1
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1Émile Zola: « Une page d’amour » (1878), in: É. Z. : Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 1014 (Quatrième partie, Chap. IV).
1.
L’hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l’encoignure de la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au milieu des terrains vagues de l’ancienne plaine Monceau. Bâti par un jeune peintre, grisé d’un premier succès et qui avait dû le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style Renaissance, avec un air de palais, une fantaisie de distribution intérieure, des commodités modernes dans un cadre d’une originalité un peu voulue. Le comte Muffat avait acheté l’hôtel tout meublé, empli d’un monde de bibelots, de fort belles tentures d’Orient, de vieilles crédences, de grands fauteuils Louis XIII ; et Nana était ainsi tombée sur un fonds de mobilier artistique, d’un choix très fin, dans le tohu-bohu des époques.1
2.
Dans l’ombre des rideaux, les deux femmes s’accoudèrent à la rampe de fer forgé. Une heure sonnait. L’avenue de Villiers, déserte, allongeait la double file de ses becs de gaz, au fond de cette nuit humide de mars, que balayaient de grands coups de vent chargés de pluie. Des terrains vagues faisaient des trous de ténèbres ; des hôtels en construction dressaient leurs échafaudages sous le ciel noir. Et elles eurent un fou rire, en voyant le dos rond de Muffat, qui s’en allait le long du trottoir mouillé, avec le reflet éploré de son ombre, au travers de cette plaine glaciale et vide du nouveau Paris. Mais Nana fit taire Satin.2
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1 Émile Zola: « Nana » (1880), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 1347 (Chapitre X).
2 Émile Zola: « Nana » (1880), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 1373–1374 (Chapitre X).
1.
Dehors, la Maheude s'étonna de voir que le vent ne soufflait plus. C'était un dégel brusque, le ciel couleur de terre, les murs gluants d'une humidité verdâtre, les routes empoissées de boue, une boue spéciale au pays du charbon, noire comme de la suie délayée, épaisse et collante à y laisser ses sabots. Tout de suite, elle dut gifler Lénore, parce que la petite s'amusait à ramasser la crotte sur ses galoches, ainsi que sur le bout d'une pelle. En quittant le coron, elle avait longé le terri et suivi le chemin du canal, coupant pour raccourcir par des rues défoncées, au milieu de terrains vagues, fermés de palissades moussues. Des hangars se succédaient, de longs bâtiments d'usine, de hautes cheminées crachant de la suie, salissant cette campagne ravagée de faubourg industriel. Derrière un bouquet de peupliers, la vieille fosse Réquillart montrait l'écroulement de son beffroi, dont les grosses charpentes restaient seules debout. Et, tournant à droite, la Maheude se trouva sur la grande route.1
2.
Et la course recommença, dans la boue noire et collante. Il y avait encore deux kilomètres, les petits se faisaient tirer davantage, ne s'amusant plus, consternés. A droite et à gauche du chemin, se déroulaient les mêmes terrains vagues clos de palissades moussues, les mêmes corps de fabriques, salis de fumée, hérissés de cheminées hautes. Puis, en pleins champs, les terres plates s'étalèrent, immenses, pareilles à un océan de mottes brunes, sans la mâture d'un arbre, jusqu'à la ligne violâtre de la forêt de Vandame.2
3.
Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples. Il arrivait à Réquillart, et là, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les filles de Montsou rôdaient avec leurs amoureux. C'était le rendez-vous commun, le coin écarté et désert, où les herscheuses venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer sur le carin. Les palissades rompues ouvraient à chacun l'ancien carreau, changé en un terrain vague, obstrué par les débris de deux hangars qui s'étaient écroulés, et par les carcasses des grands chevalets restés debout. Des berlines hors d'usage traînaient, d'anciens bois à moitié pourris entassaient des meules ; tandis qu'une végétation drue reconquérait ce coin de terre, s'étalait en herbe épaisse, jaillissait en jeunes arbres déjà forts. Aussi chaque fille s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes, les galants les culbutaient sur les poutres, derrière les bois, dans les berlines. On se logeait quand même, coudes à coudes, sans s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fût, autour de la machine éteinte, près de ce puits las de dégorger de la houille, une revanche de la création, le libre amour qui, sous le coup de fouet de l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, à peine femmes.3
4.
Justement, comme Etienne restait assis, immobile dans l'ombre, un couple qui descendait de Montsou le frôla sans le voir, en s'engageant dans le terrain vague de Réquillart. La fille, une pucelle bien sûr, se débattait, résistait, avec des supplications basses, chuchotées ; tandis que le garçon, muet, la poussait quand même vers les ténèbres d'un coin de hangar, demeuré debout, sous lequel d'anciens cordages moisis s'entassaient. C'étaient Catherine et le grand Chaval. Mais Etienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualité, qui changeait le cours de ses réflexions. Pourquoi serait-il intervenu ? lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment à être bourrées d'abord.4
5.
Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs à Catherine. A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui étaient venus à la fête, et qui, réfléchis, la traversaient côte à côte, de leurs jambes lourdes. Mais une autre rencontre les indigna, ils aperçurent Jeanlin en train d'exciter Bébert et Lydie à voler les bouteilles de genièvre d'un débit de hasard, installé au bord d'un terrain vague. Catherine ne put que gifler son frère, la petite galopait déjà avec une bouteille. Ces satanés enfants finiraient au bagne.5
6.
Ce soir-là, au crépuscule, sur la route de Réquillart, Jeanlin, accompagné de ses inséparables, Bébert et Lydie, faisait le guet. Il s'était embusqué dans un terrain vague, derrière une palissade, en face d'une épicerie borgne, plantée de travers à l'encoignure d'un sentier. Une vieille femme, presque aveugle, y étalait trois ou quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussière ; et c'était une antique morue sèche, pendue à la porte, chinée de chiures de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces. Déjà deux fois, il avait lancé Bébert, pour aller la décrocher. Mais, chaque fois, du monde avait paru, au coude du chemin. Toujours des gêneurs, on ne pouvait pas faire ses affaires !6
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1Émile Zola: « Germinal » (1885), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 1206–1207 (Deuxième partie, Chap. II).
2Émile Zola: « Germinal » (1885), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 1210 (Deuxième partie, Chap. II).
3Émile Zola: « Germinal » (1885), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 1239–1240 (Deuxième partie, Chap. V).
4Émile Zola: « Germinal » (1885), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 1242 (Deuxième partie, Chap. V).
5Émile Zola: « Germinal » (1885), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 1266 (Troisième partie, Chap. II).
6Émile Zola: « Germinal » (1885), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 1362–1363 (Quatrième partie, Chap. VI).
1.
D’abord, la première année, il alla, pendant les neiges de décembre, se planter quatre heures chaque jour derrière la butte Montmartre, à l’angle d’un terrain vague, d’où il peignait un fond de misère, des masures basses, dominées par des cheminées d’usine ; et, au premier plan, il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques, qui dévoraient des pommes volées. Son obstination à peindre sur nature compliquait terriblement son travail, l’embarrassait de difficultés presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne se permit à son atelier qu’un nettoyage. L’œuvre, quand elle fut posée sous la clarté morte du vitrage, l’étonna lui-même par sa brutalité ; c’était comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux figures se détachaient, lamentables, d’un gris boueux.1
2.
Après le dîner, comme elle revenait de porter des assiettes à la cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une fenêtre qui donnait sur un terrain vague, il était là, tellement penché, qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifiée, elle se précipita, elle le tira violement par son veston. « Claude! Claude! que fais-tu? » Il s'était retourné, d'une pâleur de linge, les yeux fous. « Je regarde. » Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes, et elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne donnait plus la nuit.2
3.
La route large de Saint-Ouen s’en allait toute droite, à l’infini ; et, au milieu de la campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de cette chaussée, où coulait un fleuve de boue. Une double clôture de palissades la bordait, de vagues terrains s’étalaient à droite et à gauche, il n’y avait au loin que des cheminée d’usine et quelques hautes maisons blanches, isolées, plantées de biais. On traversa la fête de Clignancourt : des baraques, des cirques, des chevaux de bois aux deux côtés de la route, grelottant sous l’abandon de l’hiver, des guinguettes vides, des balançoires verdies, une ferme d’opéra comique : À la Ferme de Picardie, d’une tristesse noire, entre ses treillages arrachés.3
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1Émile Zola: « L’Œuvre » (1886), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 4, S. 204–205 (Chap. VIII).
2Émile Zola: « L’Œuvre » (1886), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 4, S. 307–308 (Chap. X).
3Émile Zola: « L’Œuvre » (1886), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 4, S. 355 (Chap. XII).
1.
Ils marchèrent, ils causèrent à voix très basse, serrés l’un contre l’autre. Il y avait là un vaste espace occupé par le dépôt et ses dépendances, tout le terrain compris entre la rue Verte et la rue François-Mazeline, qui coupent chacune la ligne d’un passage à niveau : sorte d’immense terrain vague, encombré de voies de garage, de réservoirs, de prises d’eau, de constructions de toutes sortes, les deux grandes remises pour les machines, la petite maison des Sauvagnat entourée d’un potager large comme la main, les masures où étaient installés les ateliers de réparation, le corps de garde où dormaient les mécaniciens et les chauffeurs ; et rien n’était plus facile que de se dissimuler, de se perdre ainsi qu’au fond d’un bois, parmi ces ruelles désertes, aux inextricables détours. Pendant une heure, ils y goûtèrent une solitude délicieuse, à soulager leurs cœurs des paroles amies amassées depuis si longtemps ; car elle ne voulait entendre parler que d’affection, elle lui avait tout de suite déclaré qu’elle ne serait jamais à lui, que cela serait trop vilain de salir cette pure amitié dont elle était si fière, ayant le besoin de s’estimer. Puis, il l’accompagna jusqu’à la rue Verte, leurs bouches se rejoignirent en un baiser profond. Et elle rentra.1
2.
Cependant, leurs rendez-vous continuaient au-dehors, en attendant qu’ils pussent se voir tranquillement chez elle, dans le nouveau logement conquis. L'hiver finissait, le mois de février était très doux. Ils prolongeaient leurs promenades, marchaient pendant des heures, à travers les terrains vagues de la gare ; car lui évitait de s'arrêter, et lorsqu'elle se pendait à ses épaules, qu'il était forcé de s'asseoir et de la posséder, il exigeait que ce fût sans lumière, dans sa terreur de frapper, s’il apercevait un coin de sa peau nue : tant qu’il ne verrait pas, il résisterait peut-être. A Paris, où elle le suivait toujours, chaque vendredi, il fermait soigneusement les rideaux, en racontant que la pleine clarté lui coupait son plaisir. Ce voyage hebdomadaire, elle le faisait maintenant sans même donner d’explication à son mari. Pour les voisins, l’ancien prétexte, son mal au genou, servait ; et elle disait aussi qu’elle allait embarrasser sa nourrice, la mère Victoire, dont la convalescence traînait à l’hôpital.2
3.
« Je t’ai fait peur, murmura-t-elle.
— non, non, je t'attendais... Marchons, personne ne peut nous voir. »
Et, les bras liés à la taille, doucement, ils se promenèrent par les terrains vagues. De ce côté du dépôt, les becs de gaz étaient rares ; certains enfoncements d'ombre en manquaient tout à fait ; tandis qu'ils pullulaient au loin, vers la gare, pareils à des étincelles vives.3
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1Émile Zola: « La Bête Humaine » (1890), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 4, S. 1144 (Chap. VI).
2Émile Zola: « La Bête Humaine » (1890), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 4, S. 1229 (Chap. IX).
3Émile Zola: « La Bête Humaine » (1890), in É. Z. : Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 4, S. 1237 (Chap. IX).
Une heure plus tard, Mme Caroline, qui avait pris une voiture, errait derrière la butte Montmartre, sans pouvoir trouver la cité. Enfin, dans une des rues désertes qui se relient à la rue Marcadet, une vieille femme la désigna au cocher. C’était, à l’entrée, comme un chemin de campagne, défoncé, obstrué de boue et de détritus, s’enfonçant au milieu d’un terrain vague ; et l’on ne distinguait qu’après un coup d’œil attentif les misérables constructions, faites de terre, de vieilles planches et de vieux zinc, pareilles à des tas de démolitions, rangés autour de la cour intérieure. Sur la rue, une maison à un étage, bâtie en moellons celle-là, mais d’une décrépitude et d’une crasse repoussantes, semblait commander l’entrée, ainsi qu’une geôle. Et, en effet, Mme Méchain demeurait là, en propriétaire vigilante, sans cesse aux aguets, exploitant elle-même son petit peuple de locataires affamés.1
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1Émile Zola: « L'Argent » (1891), in: É. Z.: Les Rougon-Macquart, hrsg. v. Armand Lanoux u. Henri Mitterand, Paris: Gallimard 1961–67 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 5, S. 146 (Chap. V).
Flaubert, Gustave
Frédéric fut ébranlé par le choc d’un homme qui, une balle dans les reins, tomba sur son épaule, en râlant. À ce coup, dirigé peut-être contre lui, il se sentit furieux ; et il se jetait en avant quand un garde national l’arrêta.
— C’est inutile ! le Roi vient de partir. Ah ! si vous ne me croyez pas, allez-y voir !
Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait un aspect tranquille. L’hôtel de Nantes s’y dressait toujours solitairement ; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait jusqu’aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur grise de l’air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec la brume, — tandis qu’à l’autre bout de la place, un jour cru, tombant par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l’Arc de Triomphe en cheval mort, étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à six personnes causaient. Les portes du château étaient ouvertes ; les domestiques sur le seuil laissaient entrer.1
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1Gustave Flaubert: « L’Éducation sentimentale » (1869), G. F.: Œuvres, hrsg. v. Albert Thibaudet u. René Dumesnil, Paris: Gallimard 1951–1952 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 318–319 (Troisième partie, Chap. I).
Daudet, Alphonse
1.
Des lettres dorées sur le fronton de la grille ogivale du passage annonçaient très pompeusement que l’institution Moronval était située à cet endroit. Mais sitôt la grille franchie, on mettait le pied dans cette boue noire, infecte, indestructible, que les démolitions et les constructions récentes déversent autour d’elles, une boue de terrain vague. Le ruisseau, au milieu du passage, le réverbère coupant l’espace et, de chaque côté, des garnis borgnes, des bâtisses complétées de vieilles planches, vous reportaient à quarante ans en arrière et à l’autre bout de Paris, vers la Chapelle ou Ménilmontant.1
2.
Voilà pourquoi il n’avait pas quitté Paris. Deux heures après sa fuite du gymnase, alors qu’il cherchait aux abords de la banlieue une porte ouverte sur la campagne, les quinze francs du marché, la médaille qu’il portait à son cou étaient passés, sans qu’il sût comment, dans la poche d’un de ces rouleurs de barrière pour qui toute proie est bonne, un de ces oiseaux rapaces qui se jettent sur tout ce qui brille.
Alors, sans plus songer à Marseille, aux bateaux, au voyage, sachent bien que sans son gri-gri il n’atteindrait jamais le Dahomey, Mâdou avait rebroussé chemin et roulé pendant huit jours et huit nuits dans tous les basfonds de Paris souterrain à la recherche de son amulette. Craignant d’être repris et réintégré chez Moronval, il avait mené cette vie nocturne, rampante, effarouchée, que mène le Paris sombre qui vole et qui tue. Il avait couché dans les maisons, en construction, les terrains vagues, les tuyaux de conduite, sous les ponts où le vent souffle, derrière les barrières de théâtre parmi les débris du dîner de la queue.2
3.
Pourtant l’endroit où il se trouvait n’était pas encore la campagne. La rue se bordait de maisons des deux côtés ; mais à mesure que l’enfant avançait, ces bâtisses s’espaçaient de plus en plus, ayant entre elles de longues palissades en planches, de grands chantiers de matériaux, des hangars penchés, tout en toit. En s’écartent, les maisons diminuaient de hauteur. Quelques usines aux toitures basses dressaient encore leurs longues cheminées vers le ciel couleur d’ardoise ; puis, seul entre deux galetas, une immense bâtisse de six étages s’élevait, criblée de fenêtres d’un côté, sombre et fermée sur les trois autres, perdue au milieu de terrains vagues, sinistre et bête. Mais, comme épuisée par ce dernier effort, la ville en train d’expirer ne montrait plus que des masures lamentables presque à fleur de terre. La rue semblait mourir aussi, n’ayant plus de trottoirs ni de bornes, réunissant en un seul ses deux ruisseaux séparés. On eût dit une grande route qui traverse un village et se fait « la grand-rue » pendant quelques mètres.3
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1Alphonse Daudet: « Jack » (1876), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 21–22 (Première partie, II. Le gymnase Moronval).
2Alphonse Daudet: « Jack » (1876), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 102–103 (Première partie, VI. Le petit roi).
3Alphonse Daudet: « Jack » (1876), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 115–116 (Première partie, VII. Marche de nuit à travers la campagne).
1.
Le cocher Joë, scandalisé, se fit répéter l’adresse deux fois ; le cheval lui-même eut une petite hésitation, comme si la bête de prix, la fraîche livrée se fussent révoltées à l’idée d’une course dans un faubourg aussi lointain, en dehors du cercle restreint mais si brillant où se groupait la clientèle de leur maître. On arriva tout de même, sans encombre, au bout d’une rue provinciale, inachevée, et à la dernière de ses bâtisses, un immeuble à cinq étages, que la rue semblait avoir envoyé en reconnaissance pour savoir si elle pouvait continuer de ce côté, isolé qu’il était entre des terrains vagues attendant des constructions prochaines ou remplis de matériaux de démolitions, avec les pierres de taille, de vieilles persiennes posées sur le vide, des ais moisis dont les ferrures pendaient, immense ossuaire de tout un quartier abattu.1
2.
« Les ateliers dans la maison, au cinquième », disait une ligne dominant le cadre. Jenkins soupira, mesura de l’œil la distance qui séparait le sol du petit balcon là-haut, près des nuages ; puis il se décida à entrer. Dans le couloir, il se croisa avec une cravate blanche et une majestueuse serviette en cuir, évidemment le vieux monsieur de l’étalage. Interrogé, celui-ci répondit que M. Maranne habitait en effet le cinquième : « Mais, ajouta-t-il avec un sourire engageant, les étages ne sont pas hauts. » Sur cet encouragement, l’Irlandais se mit à montrer un escalier étroit et tout neuf avec des paliers pas plus grands qu’une marche, une seule porte par étage, et des fenêtres coupées qui lassaient voir une cour aux pavés tristes et d’autres cages d’escalier, toutes vides ; une de ces affreuses maisons modernes, bâties à la douzaine par des entrepreneurs sans le sou et dont le plus grand inconvénient consiste en des cloisons minces qui font vivre tous les habitants dans une communauté de phalanstère. En ce moment, l’incommodité n’était pas grande, le quatrième et le cinquième étages se trouvant seuls occupés, comme si les locataires y étaient tombés du ciel.
Au quatrième, derrière une porte dont la plaque en cuivre annonçait « M. JOYEUSE, expert en écritures », le docteur entendit un bruit de rires frais, de jeunes bavardages, de pas étourdis qui l’accompagnèrent jusqu’au-dessus, jusqu’à l’établissement photographique.
C’est une des surprises de Paris que ces petites industries perchées dans des coins et qui ont l’air de n’avoir aucune communication avec le dehors. On se demande comment vivent les gens qui s’installent dans ces métiers-là, quelle providence méticuleuse peut envoyer par exemple des clients à une photographe logé au cinquième dans les terrains vagues, tout en haut de la rue Saint-Ferdinand, ou des écritures à tenir au comptable du dessous. Jenkins, en se faisant cette réflexion, sourit de pitié, puis entra tout droit comme l’y invitait l’inscription suivante : « Entrez sans frapper. » Hélas ! on n’abusait guère de la permission… Un grand garçon à lunettes, en train d’écrire sur une petite table, les jambes entortillées d’une couverture de voyage, se leva précipitamment pour venir au-devant du visiteur que sa myopie l’avait empêché de reconnaître.2
3.
Ce qu’il arriva ? Un vrai Massacre des Innocents. Aussi les quelques parents un peu aisés, ouvriers ou commerçants de faubourg, qui tentés par les annonces, s’étaient séparés de leurs enfants, les reprenaient bien vite, et il ne resta plus dans l’établissement que les petits malheureux ramassés sous les porches ou dans les terrains vagues, expédiés par les hospices, voués à tous les maux dès leur naissance. La mortalité augmentant toujours, même ceux-là vinrent à manquer, et l’omnibus parti en poste au chemin de fer s’en revenait bondissant et léger comme un corbillard vide. Combien cela durerait-il ? Combien de temps mettraient-ils à mourir les vingt-cinq ou trente petits qui restaient ? C’est ce que se demandait un matin M. le directeur ou plutôt, comme il s’était surnommé lui-même, M. le préposé aux décès Pondevèz, assis en face des coques vénérables de Mme Polge et faisant après le déjeuner la partie favorite de cette personne.3
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1Alphonse Daudet: « Le Nabab » (1877), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 495–496 (I. Les maladies du docteur Jenkins).
2Alphonse Daudet: « Le Nabab » (1877), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 496–497 (I. Les maladies du docteur Jenkins).
3Alphonse Daudet: « Le Nabab » (1877), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 588 (VIII. L’œuvre de Bethléem).
1.
De tous les villages dispersés entre Paris et Corbeil sur la rive gauche de la Seine, de ces jolies villégiatures à noms de soleil, Orangis, Ris, Athis-Mons — Petit-Port, malgré sa dénomination plus bourgeoise, est le seul qui ait un passé, une histoire. Comme Ablon, comme Charenton, il fut à la fin du seizième siècle un centre calviniste important, un des lieux de réunion accordés aux protestants de Paris par l’édit de Nantes. Le temple de Petit-Port voyait chaque dimanche les plus grands seigneurs de la Religion assemblé autour de sa chaire, Sully, les Rohan, la princesse d’Orange, dont les grands carrosses chamarrés d’or défilaient entre les ormes du Pavé du roi. Des théologiens fameux y prêchèrent. Il compta quelques beaux baptêmes et mariages, des abjurations retentissantes ; mais cette gloire ne dura pas.
À la Révocation, la population calviniste fut dispersée, le temple rasé : et lorsqu’en 1832, Samuel Autheman vint établir là ses affineries, il trouva un petit village maraîcher, obscur, sans autre mémoire de son histoire enfouie dans la poussière des archives, que le nom donné à un terrain vague, une carrière abandonnée qu’on appelait « le Prêche ». C’est sue le Prêche, à la place même de l’ancien temple, que les ateliers furent construits, tout en haut de la propriété grandiose achetée du même coup par le marchand d’or déjà fort riche à cette époque. Le domaine était historique comme le village, ayant appartenu à Gabrielle d’Estrées : mais là non plus il ne restait rien d’autrefois qu’un vieil escalier de pierre, rouillé de soleil et de pluie, arrondissant sa double rampe de chaque côté de l’entablement tout noir de vigne vierge et de lierre, « l’escalier de Gabrielle » dont le nom évoquait sur sa descente courbe des groupes de seigneurs et de dames aux satins éclatants dans la verdure.1
2.
Dans ses courses errantes à travers Paris, Mme Ebsen revenait toujours au même point, l’hôtel Autheman où elle avait d’abord essayé de s’introduire, de quêter quelques renseignements des domestiques. Mais il lui manquait, pour éclaircir l’impassibilité de ces faces de mercenaires, l’indispensable reflet du pourboire. Maintenant elle se contentait de rôder, attirée par un instinct, même avec la certitude que sa fille n’était plus en France : et s’installant pendant des heures le long de la palissade d’un terrain vague qui faisait face à l’hôtel, elle regardait, tout au fond de la cour, les hautes murailles noires, les fenêtres inégales dans leur chapiteaux sculptés. Des voitures stationnaient à la porte ; du monde entrait, sortait, des portefeuilles à chaînes d’acier, des dos chargés de sacs d’écus. Sur le grand perron s’attardaient des figures graves. Tout cela sans embarras, sans bruit ; rien qu’un tintement doux et continuel d’argent manié, un murmure argentin, voilé, comme d’une source invisible, inoffensive, qui s’alimentait du matin au soir, se répandait dans Paris, la France et le monde, devenait ce large fleuve impétueux aux remous redoutables qu’on appelait la fortune des Autheman, et qui effrayait les plus hauts, les plus forts, ébranlait les consciences les plus fermes, les mieux remblayées.2
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1Alphonse Daudet: « L’Évangéliste » (1883), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 291 (VII. Port-sauveur).
2Alphonse Daudet: « L’Évangéliste » (1883), in: A. D.: Œuvres, hrsg. v. Roger Ripoll, Paris: Gallimard 1986–1994 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 3, S. 371–372 (XIV. Dernière lettre).
Huysmans, Joris-Karl
En suivant, à gauche de l’Observatoire, le boulevard de Port-Royal, ils arrivèrent après quelques minutes de marche, devant des escaliers qui s’enfoncent sous un pont et tombent dans l’une des rues les plus hideuses de Paris, la rue de Lourcine. Il y avait, d’un côté, un terrain vague avec des baquets pleins d’eau, des pierres de taille accotées les unes contre les autres, des piquets reliés par des ficelles et laissant flotter, comme des drapeaux, des camisoles à pois déteints, des blouses bleuâtres, de culottes à côtes vert bouteille, des haillons effiloqués, et, de l’autre, vis-à-vis ce chantier de pierres, s’étendaient, en rang d’oignon, des masures lézardées, mitrées de toits de zinc effondrés et croulants. Il y avait des boutiques de petits commerçants, joailliers en savates, orfèvres en cuir, ravaudant les vieux socques, rapetassant les bottines, débitant des semelles de paille et de liège ; des fruiteries où l’on vendait du lait et des soldats de plomb ; des épiceries où s’entassaient, séparés par des cloisons de verre, des amas de pommes tapées, aux pelures froncées et couleur d’amadou, des vagues d’amandes blondes, des piles de sucre candi, des biscuits Guillout, des meules de gruyère, des confitures orangées ou roses, limpides ou bourbeuses, les litres rouges, des tambours en bois où se liquéfiaient les chairs dissoutes des géromés à l’anis ; des gargotes aux vitrines desquelles se racornissaient des poissons rissolés et friables, des lapins saignants encadrés d’un mur de vaisselles opaques et de saladiers regorgeant de pruneaux qui s’enlisaient dans la vase de leur sauce.1
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1Joris-Karl Huysmans: « Marthe. Histoire d’une fille », in: J.-K. H.: Œuvres complètes, Paris: Crès 1928–1938, Bd. II, S. 89–90 (Chap. VIII).
Tout cela est risible, car enfin il n’y a pas plus de grande qu’il n’y a de moyenne et de petite nature. Il existe une nature aussi intéressante à décrire quand elle se dénude et pèle que lorsqu’elle exubère et rutile, au plein soleil. Il n’y a pas de sites plus nobles les uns que les autres ; il n’y a pas de campagnes à mépriser, pas de fleurs à ne point cueillir, qu’elles soient écloses aux chaleurs factices de serres et alléchantes comme des fardées, ou qu’elles aient percé à grand’peine la croûte des gravats et s’épanouissent, chlorotiques, dans les jardins sans air de la capitale. Nous sommes gavés de sites redondants, de nature ventrues ; il serait peut-être bon de varier un peu, et cela me surprend que des peintres de talent n’aient pas tenté d’élargir, en entrant dans cette voie, la formule qu’ils ont acquise ; il y a là toute une mine à exploiter ; les deux pôles contraires du paysage parisien, le square maquillé du Parc Monceau et les terrains vagues de Montmartre et des Gobelins sont délicieux, chacun dans son genre ; les peindre eût été, à coup sûr, aussi intéressant que de beurrer des allées de chênes et de cabosser des rocs d’aquarium et des grès de feutre !1
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1Joris-Karl Huysmans: « L’Art moderne », in: J.-K. H.: Œuvres complètes, Paris: Crès 1928–1938, Bd. VI, S. 118–119 (L’Exposition des indépendants en 1880).
Mais Durtal n’avait pas, ce jour-là, le temps d’y séjourner. Il s’occupa de ses emplettes et rejoignit, après être allé lire les journaux dans un café, la gare.
Si les nouvelles précises qu’il cherchait sur la loi des Congrégations étaient, ce matin-là, quasi nulles, par contre, les articles de la presse maçonnique débordaient d’injures sur les religieux et les nonnes. Elle poussait furieusement à la roue, exigeait du Gouvernement qu’il exterminât les écoles congréganistes et dispersât, en attendant mieux, les cloîtres ; et les diatribes sur les jésuitières, sur les milliards des frocards et des cornettes, se succédaient en un style de voirie, en une langue de terrain vague.
Il est impossible que les vassaux de ces éviers ne soient pas des roussins ou des adultères, des défroqués ou des larrons, car l’étiage de la haine contre Dieu est, pour chacun de ces gens, celui de ses propres fautes ; n’exècre l’Église que celui qui craint ses reproches et ceux de sa conscience. Ah ! si l’on pouvait ouvrir l’âme de ces Homais en délire, ce qu’on découvrirait, dans l’amalgame de leur fumier de péchés, d’extravagants composts, se disait Durtal, en se promenant sur le quai.1
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1Joris-Karl Huysmans: « L’Oblat », in: J.-K. H.: Œuvres complètes, Paris: Crès 1928–1938, Bd. XVII, S. 309–310 (Chap. VIII).
Loti, Pierre
1.
Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la Corne d’or et le panorama lointain de la ville turque ; la splendeur de l’été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de l’islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès, apparaissait Eyoub, où il eût été doux d’aller avec elle cacher son existence, — point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un cadre étrange et charmant.
Autour de ma maison s’étendaient de vastes terrains dominant Stamboul, plantés de cyprès et de tombes, — terrains vagues où j’ai passé plus d’une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente, arménienne ou grecque.1
2.
C’était une belle après-midi d’hiver, et nous nous promenions tous deux, elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.
Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi : nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par excellence, et où tout semble s’être immobilisé depuis les derniers empereurs byzantins.
La grande ville a toutes ses communications par la mer, et autour de ses murs antiques le silence est aussi complet qu’aux abords d’une nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s’ouvrent dans les épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n’y passe et qu’il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes basses, contournées, mystérieuses, surmontées d’inscriptions dorées et d’ornement bizarres.
Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s’étendent de vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines éboulées de tous les âges de l’histoire.2
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1Pierre Loti: Aziyadé (1879), Paris: Calmann-Lévy 1987, S. 43 (II. Solitude, V).
2Pierre Loti: Aziyadé (1879), Paris: Calmann-Lévy 1987, S. 219–220 (IV. Mané, Thécel, Pharès, XXXI).
C’était triste le soir, dans ce quartier mort, isolé au bout d’une ville morte.
Jean restait souvent accoudé à la grande fenêtre de sa chambre blanche et nue. — La brise de la mer faisait papillonner au plafond les parchemins des prêtres, que Fatou avait pendus là par de longs fils pour veiller sur leur sommeil. […]
Devant lui, il avait les grands horizons du Sénégal — la pointe de Barberie, — une immensité plate, sur les lointains de laquelle pesaient de sombres vapeurs de crépuscule : l’entrée profonde du désert.
Ou bien il s’asseyait à la porte de la maison Samba-Hamet, devant ce carré de terrain vague que bordaient de vieilles constructions de briques en ruines, — sorte de place au milieu de laquelle croissait ce maigre palmier jaune, de l’espèce à épines, qui était l’arbre unique du quartier.
Il s’asseyait là et fumait des cigarettes qu’il avait appris à Fatou à lui faire."1
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1Pierre Loti: Le roman d’un spahi (1881), hrsg. v. Bruno Vercier, Paris: Gallimard 1992 (Folio classique), S. 129–130 (Deuxième parti, III).
1.
Je me fais conduire au Gos-Sho, l’ancien palais impérial que les Mikados ont délaissé. C’est très loin au milieu d’esplanades désertes, de terrains vagues. Mais cette interminable muraille massive, inclinée comme un rempart, me tente beaucoup à franchir.1
2.
La ville occupe une sorte de vaste plaine ondulée ; ses quelques collines, trop petites pour y faire un bon effet quelconque, sont juste suffisantes pour y mettre du désordre ; elle est parsemée d’espaces vides, de terrains vagues pleins de poussière ou de boue ; elle est coupée d’enceintes fortifiées, de longs remparts en pierre grise coupés de fossés où poussent des lotus. Tout cela lui donne une étendue démesurée. Sans compter le palais du Mikado qui y occupe tant de place, avec ses jardins impénétrables, ses bois d’arbres séculaires, le tout entouré d’épaisses murailles, comme une forteresse.2
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1Pierre Loti: Japoneries d’automne (1889), Paris: Calmann-Lévy 1892, S. 35 (Kioto, la ville sainte, VI).
2Pierre Loti: Japoneries d’automne (1889), Paris: Calmann-Lévy 1892, S. 278–279 (Yeddo).
Je remonte vers Gethsémani. Non pas dans l’enclos mignard des moines ; tout à côté, dans des terrains vagues, d’oliviers très vieux. Je dis au janissaire : « Assieds-toi loin ». Et je m’en vais m’étendre sur la terre, au pied d’un arbre, loin de cet autre homme vivant, pour être absolument seul et ne pas le voir… Rien, c’est un lieu quelconque, un peu étrange seulement. En face, la montagne, l’autre (je suis à mi-hauteur), couronnée de la longue ligne farouche du mur de Jérusalem. Il était à cette place, où le Christ devait le voir, moins crénelé sans doute, car il est sarrasin à présent. On dirait d’une ruine de ville, pas une lumière. D’ailleurs rien ne dépasse cette ligne de murs à créneaux, rien — si ce n’est, au milieu, le grand dôme de la mosquée d’omar où la lune jette des luisants bleuâtres, et surmonte du croissant de Mahomet. Dans le silence la clameur sonore des chiens, de très loin, comme d’en haut et du ciel — et cri d’un petit oiseau de nuit.1
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1Pierre Loti: « Journal intime » (1894), in: P. L.: Jérusalem, suivi de pages inédites du Journal intime, hrsg. v. Pierre P. Loti-Viaud u. Michel Desbruères, Saint-Cyr-sur-Loire: Pirot 1989, S. 198–199 (Samedi, 14 avril).
Contournant l’angle sud des murailles, nous rentrons dans Jérusalem par l’antique porte des Moghrabis. Personne non plus, à l’intérieur des remparts ; on croirait pénétrer dans uns ville morte. Devant nous, ces ravins de cactus et de pierres qui séparent le mont Moriah des quartiers habités du mont Sion, — terrains vagues, où nous cheminons en longeant l’enceinte de cet autre désert, le Haram-ech-Chérif, qui jadis était le Temple.1
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1Pierre Loti: « Jérusalem » (1895), in: P. L.: Jérusalem, suivi de pages inédites du Journal intime, hrsg. v. Pierre P. Loti-Viaud u. Michel Desbruères, Saint-Cyr-sur-Loire: Pirot 1989, S. 104 (Chap. XIII).
Pékin, de l’autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits, — tout cela, il est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de mitraille ; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu. Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l’on voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chines engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à manger les morts.1
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1Pierre Loti: Les derniers jours de Pékin (1902), Paris: Calmann-Lévy 1902, S. 134 ( IV. Dans la ville impériale, I).
1.
La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare, elle aboutit à du vide où l’on n’y voit plus, et nous roulons sur un sol mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit. — Ah ! oui, le désert !... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des banlieues de chez nous ; non pas une de nos solitudes d’Europe, mais le seuil des grandes désolations d’Arabie : le désert, et, même si nous n’avions point su qu’il nous guettait là, nous l’aurions reconnu à un je ne sais quoi d’âpre et de spécial qui, malgré l’obscurité, ne trompe pas.1
2.
Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à cette messe, nous avons à traverser d’abord une banlieue en voie de transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire, après lesquels commence la paix des maisonnettes à l’abandon, des jardinets et des verges parmi des ruines.2
3.
Il s’en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d’un ciel bleu nuit — où s’allument ce soir par trop de milliers de milliers d’étoiles… Pour les Thébains d’autrefois, cette belle voûte, toujours scintillante de poudre de diamant, n’épandait sans doute que de la sérénité dans les âmes. Et pour nous, qui savons, hélas ! c’est au contraire le champ de la grande épouvante, c’est ce que, par pitié, il eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux : l’incommensurable vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme une pluie, se heurtent, s’anéantissent, et se recommencent pour les éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l’horreur n’en est plus tolérables, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de silence tout jonché de ruines…3
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1Pierre Loti: La mort de Philæ (1909), Puiseaux: Pardès 1990, S. 81 (VII. Banlieues du Caire, la nuit).
2Pierre Loti: La mort de Philæ (1909), Puiseaux: Pardès 1990, S. 94 (VIII. Chrétiens archaïques).
3Pierre Loti: La mort de Philæ (1909), Puiseaux: Pardès 1990, S. 222 (XVIII. À Thèbes chez l’ogresse).
Bloy, Léon
Marchenoir vivant très retiré, au fond d’un quartier désert visité par très peu de juges, put échapper longtemps aux sentences, maximes, apophtegmes, réflexions morales, admonitions ou conseils des sages. In n’encourageaient pas les inquisiteurs de sa vie privée. Mais on avait fini par savoir qu’il vivait avec la Ventouse, dont la disparition était restée inexpliquée, et quelques clients anciens avaient même entrepris de la reconquérir.
Marchenoir, pour avoir la paix, fit une chose que lui seul pouvait faire. Ayant été insulté par trois d’entre eux, en plein e solitude du boulevard de Vaugirard, un soir qu’il rentrait accompagné de sa prétendue maîtresse, il lança le premier dans un terrain vague, par-dessus un mur de clôture, et rossa tellement les deux autres qu’ils demandèrent grâce. On le laissa tranquille, après un tel coup, et les bruits ignobles qui se débitèrent furent sans aucun effet sur cet esprit fier qui se qui se déclarait pachyderme à l’égard de la calomnie.1
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1Léon Bloy: « Le Désespéré » (1886), in: L. B.: Œuvres de Léon Bloy, hrsg. v. Joseph Bollery u. Jacques Petit, Paris: Mercure de France 1964–1974, S. 103–104 (Deuxième partie: La grande chartreuse, XXVII).
Un jour de juillet, presque à l’aube et le lever du soleil s’annonçant à peine, Marchenoir sortit, selon sa coutume, pour se rafraîchir sur les bastions, en lisant quelques pages de Saxo Grammaticus ou de la Cornucopia de Perotto.
Ayant fait une soixantaine de pas environ, comme il regardait à ses pieds pour tourner l’angle de sa rue, il aperçut à deux pas, dans ce lieu désert où n’existaient alors que des clôtures de jardins fruitiers et de terrains vagues, un carton bureaucratique de la forme la plus notariale ou la plus huissière, dont la présence l’étonna.
S’approchant jusqu’à le toucher du pied, la résistance de l’objet redoubla son étonnement qui devint aussitôt de l’épouvante quand il vit un filet de sang.
Le couvercle enlevé rapidement, sa propriétaire lui apparut…, la tête coupée de son ancienne propriétaire le regardant de ses yeux morts, de ses blancs yeux morts qui ressemblaient à deux grosses pièces d’argent.1
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1Léon Bloy: « La plus belle trouvaille de Caïn », in: L. B.: Histoires désobligeantes (1894), Monaco: Rocher 1947, S. 249.
Quand Victor Hugo parle de ces « Renommées qui volaient, gorge au vent, pieds nus, clairons en mains, devant le maître des armées », ces belles images font pitié si on se souvient de ce que la radieuse et non sanglante Publicité a su faire des noms de Ménier et de Géraudel. Les murs d’affichage, les clôtures de chantiers ou de terrains vagues, les plafonds des omnibus ou les parois intérieures des pissotières, dans tous les pays du monde, le voilà le Livre de Vie des salauds qui ont su se faire un nom !1
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1Léon Bloy: Exégèse des lieux communs, Paris: Mercure de France 1902, S. 281–282 (CLXXV. Il faut se faire un nom).
Verlaine, Paul
Un peu de bâtiment
Dans ce Paris si laid moderne, il est encore
Ou plutôt il était, car tout se déshonore,
Il était quelques coins pittoresques, ô non !
Mais drôles d’horreur fade et de terreur sans nom
Aucun. Je veux parler de feu les terrains vagues,
Saint-Ouen, Montrouge, d’autres peut-être où les vagues
De foule bête n’avaient osé déferler.
Eugène Sue and C° surent en bien parler,
Henri Monnier aussi, mais de façon badine,
Lui… Mais, quoi, nous voyons, de nos jours, que lutine
La fièvre de bâtir pour voler en surplus,
Là s’élever, en plâtre, à sept étages, plus
Peut-être, des maisons de rapport, parodie
De celles du Paris intérieur, aussi
Laides et d’un aspect vil aussi réussi.
Ça fleure le malsain, ça prédit la misère :
Termes dus, fièvres typhoïde, ça vous serre
Le cœur d’une pitié qui serait du mépris…
Cependant, dès que c’est dressé, les maçons pris
De vin chantent la Marseillaise, air neuf encore,
Et plantent là-dessus le drapeau tricolore.1
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1Paul Verlaine: « Un peu de bâtiment », in: P. V.: Œuvres poétiques complètes, hrsg. v. Yves-Gérard Le Dantec und Jacques Borel, Paris: Gallimard 1962 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 931 (Invectives XXXIII).
Reverdy, Pierre
La rue est toute noire et la saison n’a pas laissé de traces. J’aurais voulu sortir et l’on retient ma porte. Pourtant là-haut quelqu’un veille et la lampe est éteinte.
Tandis que les becs de gaz ne sont plus que des ombres, les affiches se poursuivent le long des palissades. Écoute, l’on n’entend le pas d’aucun cheval. Cependant un cavalier géant court sur une danseuse et tout se perd en tournant derrière un terrain vague. La nuit seule connaît l’endroit où ils se réunissent. Dès le matin ils auront revêtu leurs couleurs éclatantes. À présent tout se tait. Le ciel cligne des yeux et la lune se cache entre les cheminées. Les agents muets et sans rien voir maintiennent l’ordre.1
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1Pierre Reverdy: « Nocturne », in: P. R.: Plupart du temps. Poèmes 1915–1922, Paris: Gallimard 1945, S. 26 (Poèmes en prose, 1915).
C'était un paysage plus lointain
Parfois un triste port de mer
La maison restait seule au milieu du morne
terrain vague
Une trompe annonçait le départ
à tous ceux qui restaient1
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1Pierre Reverdy: Le voleur de talan (1917), Paris: Flammarion 1967 S. 24 (Pour mentir une seule fois).
Net et fixe
Son œil s’écarte du plan blanc
L’instrument est plus près des cartes dans l’ovale
Les formes du paysage clair
Et les traits violents du visage
Qui flambent dans le courant d’air
Au creux des mains
Les notes sonnent
Les jours sont remis à demain
Dans le vestibule personne
La porte s’entre-bâille
La rue s’éloigne
Il n’y a plus rien
Seulement la façade
Le visage
Et la place d’un regard
La palissade1
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1Paul Reverdy: « Haut terrain vague », in: P. R.: Plupart du temps. Poèmes 1915–1922, Paris: Gallimard 1945, S. 261 (La guitare endormie, 1919).
Si je prends si souvent pour confident direct mon silencieux compagnon de voyage, c’est que je me suis aperçu, à certains indices, du danger qu’il y avait à parcourir tout seul cette route monotone et peu sûre.
Il est bon de remarquer toutefois que si personne n’est avec moi, c’est parce que je ne suis avec personne, et, pour si angoissant que cela puisse paraître aux enfants terribles nés dans les grandes villes, ce n’est pas en vain qu’on a vu pour la première fois le jour, en venant au monde la nuit, dans une maison aveugle et solitaire aussi complètement perdue dans un terrain vague que la barque du pêcheur l’est à la haute mer.
Non loin de là passe la voie ferrée qu’une barrière de bois à moitié détruite sépare mal des champs arides et des rues de la ville — car il y a tout de même une ville. Il faut qu’il ait une ville pour déverser une telle quantité de détritus innommables dans les champs.
Il faut qu’il y ait des champs pour permettre au sifflet du train de prendre son élan et d’accourir avec tant de force et de vitesse dans les rues noires et tortueuse de la ville — la nuit quand un enfant qui a peur s’endort dans cette maison perdue au milieu d’un vaste terrain vague plein de mouvements équivoques, de cris et de chansons, plus forts et plus terribles que tous ceux qu’on voit qu’on entend sur la côte battue et désolée par les vents de l’hiver."1
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1Pierre Reverdy: La peau de l’homme (1926), Paris: Flammarion 1968, S. 47–48 (Chap. II).
Barbusse, Henri
1.
On était perdus dans une espèce de ville.
Des rames de wagons interminables, des trains de quarante à soixante voitures formaient comme des rangées de maisons aux façades sombres, basses et identiques, séparées par de ruelles. Devant nous, longeant l’agglomération des maisons roulantes, la grande ligne, la rue sans bornes où les rails blancs disparaissaient à une extrémité et à une autre, dévorés par l’éloignement. Des tronçons de trains, des trains entiers, en grandes colonnes horizontales, s’ébranlaient, se déplaçaient et se replaçaient. On entendait de toutes parts le martèlement régulier des convois sur le sol cuirassé, des sifflements stridents, le tintement de la cloche d’avertissement, le fracas métallique et plein des colosses cubiques qui ajustaient leurs moignons d’acier, avec des contre-coups de chaînes et des retentissements dans la longue carcasse vertébrée du convoi. Au rez-de-chaussée du bâtiment qui s’élévait au centre de la gare, comme une mairie, le grelot précipite du télégraphe et du téléphone roulait, ponctué d’éclat de voix. Tout autour, sur le sol charbonneux : les hangars à marchandises, les magasins bas dont on entrevoyait par les porches les intérieurs encombrés, les cabanes des aiguilleurs, le hérissement des aiguilles, les colonnes à eaux, les pylônes de fer à claire-voie dont les fils régalaient le ciel comme du papier à musique ; par-ci par-là, les disques, et, surmontant dans la nue de cette cité sombre et plate, deux grues à vapeur semblable à des clochers.
Plus loin, dans des terrains vagues et des emplacements vides, aux alentours du dédale des quais et des bâtisses, stagnaient des voitures militaires et des camions et s’alignaient des fils de cheveux, à perte de vue."1
2.
Nous arrivions, moi en avant et Poterloo qui, la tête brouillée et alourdie de pensée, se traîne derrière, essayant vainement d’échanger des regards avec les choses, à une dépression de terrain. Là, la route est en contre-bas, un pli la cache du côté du Nord. En cet endroit abrité, il y a un peu de circulation.
Sur le terrain vague, sale et malade, où de l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, s’alignent des morts. On les transporte là lorsqu’on a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils attendent — quelques-uns depuis longtemps — d’être nocturnement amenés aux cimetières de l’arrière.2
3.
Le village a disparu. Jamais je n’ai vu une pareille disparition de village. Ablain-Saint-Nazaire et Carency gardent encore une forme de localité, avec leurs maisons défoncées et tronquées, leurs cours comblées de plâtres et de tuiles. Ici, dans le cadre des arbres massacrés, — qui nous entourent, au milieu du brouillard, d’un spectre de décor — plus rien n’a de forme : il n’y a pas même un pan de mur, de grille, de portail, qui soit dressé, et on est étonné de constater qu’à travers l’enchevêtrement de poutres, de pierres et de ferraille, sont des pavés : c’était ici, une rue !
On dirait un terrain vague et sale, marécageux, à proximité d’une ville, et sur lequel celle-ci aurait déversé pendant des années régulièrement, sans laisser de place vide, ses décombres, ses gravats, ses matériaux de démolitions et ses vieux ustensiles : une couche uniforme d’ordures et de débris parmi laquelle on plonge et l’on avance avec beaucoup de difficulté, de lenteur. Le bombardement a tellement modifié les choses qu’il a détourné le cours du ruisseau du moulin et que le ruisseau court au hasard et forme un étang sur les restes de la petite place où il y avait la croix.
Quelques trous d’obus où pourrissent des cheveux gonflés et distendus, d’autres où sont éparpillés les restes, déformés par la blessure monstrueuse de l’obus, de ce qui était des êtres humains.3
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1Henri Barbusse: Le feu (1916), Paris: Flammarion 1917, S. 90 (Chap. VII).
2Henri Barbusse: Le feu (1916), Paris: Flammarion 1917, S. 146–147 (Chap. XII).
3Henri Barbusse: Le feu (1916), Paris: Flammarion 1917, S. 150–151 (Chap. XII).
Dorgelès, Roland
1.
Par-dessus les sacs à terre, on pouvait voir les tranchées allemandes : deux lianes minces, l’une de terre brune, l’autre de marne blanche. Les champs dévastés avaient des airs de terrain vague, avec leurs meules en ruine et leurs javelles culbutées. Sur le bord d’un chemin, une faucheuse abandonnée dressait ses longs bras désœuvrés.
La tranchée flânait. On se promenait dans les boyaux comme dans les rues d’une petite ville dont chaque coin vous est familier et l’on faisait la causette, à l’entrée des gourbis.1
2.
Au même signal, sur toute la ligne, nos pièces s’étaient mises à tirer, et dans ce déchirant fracas, on n’entendait même plus les obus rayer l’air. Nous nous étions précipités aux créneaux, fouillant déjà la cartouchière.
Au bout du terrain vague qui séparait les deux réseaux, juste sur la ligne allemande dont on apercevait encore le lacet sinueux dans la fumée, les obus tapaient à coups furieux, faisant voler des morceaux de tranchée blanche, comme des copeaux sous un rabot de menuisier.2
3.
Les soldats redressés couraient, se couchaient, repartaient, mais malgré le barrage qui pilait leur ligne, les Allemands s’étaient mis à tirer, et l’on voyait dans le grand terrain vague, tournoyer, culbuter des hommes. Il y en avait qui, couchés, s’agitaient encore, se traînaient vers les trous d’obus. D’autres, tombés lourdement en paquet, ne bougeaient plus. La fusillade crépitait, plus serrée, mais ce qui restait de la compagnie fonçait quand même, les soldats dispersés se regroupant à mesure qu’ils approchaient de la tranchée comme s’ils avaient craint de l’aborder seuls. Sur cette troupe massée, la mitrailleuse bloqua son tir, et, presque d’un coup, les hommes s’abattirent.3
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1Roland Dorgelès: Les croix de bois, Paris: Albin Michel 1919, S. 39 (III. Le fanion rouge).
2Roland Dorgelès: Les croix de bois, Paris: Albin Michel 1919, S. 40 (III. Le fanion rouge).
3Roland Dorgelès: Les croix de bois, Paris: Albin Michel 1919, S. 44 (III. Le fanion rouge).
Leiris, Michel
2° Une rue de banlieue, la nuit, entre des terrains vagues. À droite un pylône métallique dont les traverses portent sur chacun de leurs points d’intersection une lampe électrique allumée. À gauche une constellation reproduit, renversée (la base dans le ciel et la pointe vers la terre), exactement la forme du pylône. Le ciel est ouvert de floraisons (bleu foncé sur fond plus clair) identiques à celle du givre sur une vitre. Les lampes s’éteignent à tour de rôle, et chaque fois que la lumière de l’une d’elles s’évanouit, l’étoile correspondante disparaît aussi.
Il fait bientôt tout à fait nuit.1
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1Michel Leiris: « Rêves », in: La révolution surréaliste N°5, première année, 15 octobre 1925, S. 10.
Pour ce qui concerne les lieux de plein air, j’en retrouve deux qui me paraissent, avec le recul du temps et les notions que j’ai acquises depuis, avoir imprégnés, pour l’enfant par ailleurs pieux que j’étais, d’un caractère sacré : l’espace de brousse, de no man’s land, qui s’étendait entre la zone des fortifications et le champ de courses d’Auteuil, ainsi que cet hippodrome lui-même.
Lorsque notre mère ou notre sœur aînée nous emmenait promener tantôt au bois de Boulognem tantôt dans le jardin public attenant aux serres de la Villes de Paris, il nous arrivait souvent de traverser cet espace mal qualifié (opposé au monde bourgeois des maisons, comme au village — pour ceux qui appartiennent aux sociétés dites « sauvages » — peut s’opposer la brousse, c’est-à-dire le monde vague, et propre à toutes les aventures mythique et étranges rencontre, qui commence sitôt quitté le monde dûment repéré que constitue le village), cette « zone » effectivement hantée par les escarpes. L’on nous mettait alors en garde, s’il nous advenait de nous y arrêter pour jouer, contre les inconnus (en fait, je m’en rends compte aujourd’hui : les satyres) qui auraient pu, sous des prétextes fallacieux, essayer de nous entraîner ver les fourrés. Milieu à part, exceptionnellement taboué, zone lourdement touchée par le surnaturel et le sacré, si différent des jardins publics, où tout était prévu, ordonné, ratissé, et que les écriteaux interdisant de fouler l’herbe des pelouses, bien que signes de tabou, ne pouvaient douer que d’un sacré bien refroidi !1
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1Michel Leiris: « Le sacré dans la vie quotidienne » (1938), in: M. L.: La règle du jeu, hrsg. v. Denis Hollier, Paris: Gallimard 2003 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 1113.
À Saint-Pierre de la Martinique — où tout a repoussé, maisons comme végétation, sur les cendres et les laves — on voit, à proximité du musée, les ruines du théâtre, pan de mur contre lequel a été placé, depuis la catastrophe, un buste de style romain et qui forme le soutènement d’une sorte de terrasse accessible par quelques marches. Terrasse ou, plus justement, lambeau de terrain vague, jardin retourné presque à l’état suavage et qu’on ne songerait pas même à dire « jardin », n’était qu’il y a là une statue comme l’usage veut qu’il y en ait dans les squares.1
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1Michel Leiris: « Fourbis » (1955), in: M. L.: La règle du jeu, hrsg. v. Denis Hollier, Paris: Gallimard 2003 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 329 (Mors).
Heaume d’invisibilité, ne cachant que les larmes :
Anneau magique, changeant l’âme en peine en homme de peine.
Lampe perpétuelle, n’éclairant que son propre tombeau.
Bâton de pèlerin, plus noueux qu’un bâton de maréchal.
Baguette de sourcier, ne décelant que l’insondable.
Boule de cristal, si transparente qu’on n’y voit rien, sauf ce qu’on imagine.
Tapis volant, entre temps et espaces, comme une navette de tisserand.
Couteau qui vous coupe au ventre en même temps que ce qu’il attaque.
Flèche qui perce vos propres reins sans avoir à faire le tour de la terre.
Épée qui tranche un nœud gordien indéfiniment reformé.
Écriteau devant le terrain vague qu’il serait plus prudent de ne pas même regarder.
Bougie dont la flamme vacille dès qu’on la plante dans un bougeoir.
Sphinx à qui toute réponse jette dans la gueule du loup.
Église sans croix ni coq, sans bénitier ni tabernacle.
Terrier que l’on creuse dans le vide pour fuir le vide de l’autre terrier, creusé de toujours.
Pierre qui mue en or potable l’imbuvable.1
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1Michel Leiris: « Frêle bruit » (1976), in: M. L.: La règle du jeu, hrsg. v. Denis Hollier, Paris: Gallimard 2003 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 932.
Impossible de me rappeler le nom de cette station quand, dans la nuit (quatre heures du matin, l’hiver) mais à demi réveillé, je récapitule ce rêve et tâche surtout de résoudre cette question : le quartier où, en décrivant vers le nord d’abord et vers l’est ensuite une ample courbe montante puis descendante qui doit s’achever pas très loin d’entrepôts genre Ivry ou Bercy, le quartier à proximité duquel me dépose le tramway (ou un deuxième tramway, car à peu près à mi-route il est peut-être nécessaire d’en changer), ce quartier sans attrait situé probablement au-delà — où en deçà? — d’une zone qui, sur une carte ancienne, apparaîtrait presque aussi vide qu’une terra incognita, est-il un vrai quartier de Paris ou est-il, comme l’espèce d’immense terrain vague qu’est la zone quasi désertique traversée — ou contournée? — par la ligne de tramway, un quartier imaginaire dont je viens de rêver mais que, peut-être, je n’ai pas inventé puisque, peut-être, il s’était déjà manifesté dans d’autres rêves et que, peut-être, ce rêve-ci — ou plutôt cette rumination à propos d’un trajet que j’ai déjà eu l’occasion d’accomplir qu’en pensée — me permettait de le retrouver, en me réintroduisant dans le monde parallèle auquel il appartenait ? Quartier doué, par conséquent, d’une sorte d’existence et qui simplement aurait relevé d’une topographie autre que celle de ma vie positivement vivante.1
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1Michel Leiris: Le ruban au cou d’Olympia, Paris: Gallimard 1981, S. 81.
Aragon, Louis
Mais, ma parole, pour un Landru de mort, voilà dix inconnus trouvés. Ce sont les clients du tailleur : je les vois défiler comme si j’étais un de ces appareils de prises de vue au ralenti qui photographient le gracieux développement des plantes. Ils ne sont pas tous des Don Juan de Paris, mais une espèce de lien qui leur vient du costume me révèle chez eux un mystère commun. Aventuriers prestidigitateurs de songes, ils viennent ici chercher les éléments de leur illusion naturelle. Rien ne révélera ces activités paradoxales qu’ils poursuivent par goût plus encore que par besoin, ou sans doute par goût et besoin confondus. Longtemps, toujours peut-être, en marge du monde et de la raison, ils exerceront leurs facultés imaginatives dans des voies empiriques, à l’occasion de faits particuliers et pittoresques. Un accident, un jour, peut les livrer. Mais le plus souvent je les suppose d’enfonçant peu à peu dans une vieillesse équivoque avec des rapines de souvenirs. Drôles de vies insoupçonnées qui gardent pour elles-mêmes mille récits pleins de saveur. L‘homme d‘aujourd‘hui n‘erre plus au bord des marais avec ses chiens et son arc : il y a d‘autres solitudes qui se sont ouvertes à son instinct de liberté. Terrains vagues intellectuels où l‘individu échappe aux contraintes sociales. Là vit un peuple ignoré, qui se soucie peu de sa légende. Je vois ses maisons de campagne, ses laboratoires de plaisir, ses bagages à main, ses rues, ses pièges, ses divertissement.1
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1Louis Aragon: Le Paysan de Paris (1926), Paris: Gallimard 1928 (erneuert 1953, Nachdr. 2008) (Collection folio, 782), S. 59–60 (Le Passage de l’Opéra).
Breton, André
(Cette place Dauphine est bien un des lieux plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque foi que je m‘y suis trouvé, j‘ai senti m‘abandonner peu à peu l‘envie d‘aller ailleurs, il m‘a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d‘une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. De plus, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes.) Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir dehors par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas, Nadja se montre assez frivole. Un ivrogne ne cesse de rôder autour de notre table. Il prononce très haut des paroles incohérentes, sur le ton de la protestation. Parmi ces paroles reviennent sans cesse un ou deux mots obscènes sur lesquels il appuie. Sa femme, qui le surveille de sous les arbres, se borne à lui crier de temps à autre : « Allons, viens-tu ? » J’essaie à plusieurs reprises de l’écarter, mais en vain. Comme arrive le désert, Nadja commence à regarder autour d’elle. Elle est certaine que sous nos pieds passe un souterrain qui vient du Palais de justice (elle me montre de quel endroit du Palais, un peu à droite du perron blanc) et contourne l’hôtel Henri-IV. Elle se trouble à l’idée de ce qui s’est déjà passé sur cette place et de ce qui s’y passera encore. Où ne se perdent en ce moment dans l’ombre que deux ou trois couples, elle semble voir une foule. « Et les morts, les morts ! » L’ivrogne continue à plaisanter lugubrement. Le regard de Nadja fait maintenant le tour des maisons. « Vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? Elle est noire, comme toutes les autres. Regard bien. Dans une minute elle va s’éclairer. Elle sera rouge. » La minute passe. La fenêtre s’éclaire. Il y a, en effet, des rideaux rouges. (Je regrette, mais je n’y puis rien, que ceci passe peut-être les limites de la crédibilité. Cependant, à pareil sujet, je m’en voudrais de prendre parti : je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est alors devenue rouge, c’est tout.) J’avoue qu’ici la peur me prend, comme aussi elle commence à prendre Nadja. « Quelle horreur ! Vois-tu ce qui passe dans les arbres ? Le bleu et le vent, le vent bleu. Une seule autre fois j’ai vu sur ces mêmes arbres passer ce vent bleu. C’était là, d’une fenêtre de l’hôtel Henri-IV, et mon ami, le second dont je t’ai parlé, allait partir. Il y avait aussi une voix qui disait : Tu mourras, tu mourras. Je ne voulais pas mourir mais j’éprouvais un tel vertige… Je serais certainement tombée si l’on ne m’avait retenue. » Je crois qu’il est grand temps de quitter ces lieux.1
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1André breton: « Nadja » (1928), in: A. B.: Œuvres complètes, hrsg. v. Marguerite Bonnet, Paris: Gallimard 1988–2008 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 695–697.
Bataille, Georges
Cheminée d’usine
Si je tiens compte de mes souvenirs personnels, il semble que, dès l’apparition des diverses choses du monde, au cours de la première enfance, pour notre génération, les formes d’architecture terrifiantes étaient beaucoup moins l’église, même les plus monstrueuses, que certaines grandes cheminée d’usine, véritables tuyaux de communication entre le ciel sinistrement sale et la terre boueuse empuantie des quartiers de filatures et de teintureries. Aujourd’hui, alors que de très misérables esthètes, en quête de placer leur chlorotique admiration, inventent platement la beauté des usines, la lugubre saleté de ces énormes tentacules m’apparaît d’autant plus écœurante, les flaques d’eau sous la pluie, à leur pied, dans les terrains vagues, la fumée noire à moitié rabattue par le vent, les monceaux de scories et de mâchefer sont bien les seuls attributs possibles de ces dieux d’un Olympe d’égout et je n’étais pas halluciné lorsque j’étais enfant et que ma terreur me faisait discerner dans mes épouvantails géants, qui m’attiraient jusqu’à l’angoisse et aussi parfois me faisaient fuir en courant à toutes jambes, la présence d’une effrayante colère, colère qui, pouvais-je m’en douter, allait devenir ma propre colère, donner un sens à tout ce qui se salissait dans ma tête, et en même temps à tout ce qui, dans des états civilisés, surgit comme la charogne dans un cauchemar.1
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1George Bataille: « Cheminée d’usine » (1929), in: G.B.: Œuvres complètes I. Premiers écrits 1922–1940, Paris: Gallimard 1970, S. 206–207 [außerdem in: G.B.: Le dictionnaire critique, Paris: Gallimard/L’Éclarte 1970, S. 25–27].
Dhôtel, André
Un jour, ils allèrent á la ville pour faire des achats et pour voir dans quelle école il faudrait envoyer leur enfant. Ils rendirent visite à un directeur. Ils parlèrent d’avenir avec un homme noir.
Ils arrivèrent enfin à la gare, comme le train venait de partir. Il n’y en avait pas d’autre, ce jour-là et ils revinrent à pied. Ils passèrent par les faubourgs, du côté de l’usine à gaz entourée de terrains vagues. Puis ils allèrent à travers la plaine qui semblait le prolongement de ces terrains vagues. Il restait sur les talus des graminées desséchées.
Ils ne se reposèrent pas avant d’avoir fait la moitié du trajet. Ils s’assirent alors sur un tronc abattu, au bord de la route et ils regardèrent devant eux.1
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1André Dhôtel: Campements, Paris: Gallimard 1930, S. 155–156 (Troisième partie, chapitre premier).
1.
Paul Dassigne le suivit. Après un long détour ils retrouvèrent la passerelle, et parvinrent aux saules du terrain vague. Ils suivirent les palissades au bas de la rue des Freux. A peine ils débouchaient qu’ils entendirent une conversation. Deux voix sourdes. On ne pouvait distinguer les paroles.
— Retourne sur tes pas, je te rejoindrai, souffla Fortan.
— Je vais avec toi, dit Paul.
Ils s’avancèrent avec précaution le long des grilles. L’affaire se passait devant la maison de Mme Fortan.
— Ne me tutoyez pas et appelez-moi M. Harset, disait une voix.
— Je vous en supplie, monsieur Harset, répondait l’autre voix.
C’était celle de Victorine. Il y eut un silence comme si Victorine attendait la réponse.
— Hâtons-nous, dit enfin M. Harset. Solange et Émilie vont rentrer du cinéma. Je ne veux pas qu’Émilie me surprenne. Elle a déjà deviné trop de choses. Il faut que ce que je vous ai dit soit bien entendu.
Un silence. Harset reprit :
Vous ne viendrez pas chez moi. Vous ne saurez jamais où je demeure. Émilie ne vous le dira jamais. Maintenant vous accueillerez Émilie quand elle reviendra. Je veux qu’elle continue ses études. Elle s’y refuse, mais bientôt elle comprendra. Alors vous veillerez sur elle. Je paierai ce qu’il faudra pour sa dépense.1
2.
Marc et Paul, quand ils quittèrent Timard ce soir-là, remontèrent vers la maison de Mme Dassigne. A un tournant de rue ils aperçurent en effet Angèle et ses deux amis qui pourchassaient dans une galopade effrenée une demi-douzaine de ces garçons habillés en bleu de ciel. C’était un samedi et les jeunes scouts voués à cette couleur tendre devaient revenir d’une quelconque patrouille gymnique. Marc et Paul hâtèrent le pas sans autre idée que d’assister à quelque bonne mêlée où ils interviendraient si cela était nécessaire. Les garçons bleu de ciel étant de purs laïcs, l’affaire prenait l’allure d’une guerre de religion, où Angèle, Barosse et Turluquet pouvaient se révéler parfaitement idiots. En vérité ils ne pensaient pas si loin. Ils semblaient possédés, comme il leur arrivait souvent, par une nécessité passionnée.
Après une longue feinte autour du terrain vague bordé de pruniers en fleurs, les trois énergumènes parvinrent à forcer leurs adversaires, et leur sautèrent sur le poil. Les garçons bleu de ciel étaient vifs et ils s’échappèrent encore, sauf l’un d’eux, âgé d’une dizaine d’années, et qui resta entre les pattes de Turluquet. Ce dernier l’avait renversé dans le gazon avec une grande facilité et se trouva lui-même surpris de s’être attaque à un enfant plus jeune que lui et sans grande défense. Il le lâcha tandis qu’Angèle et Turluquet revenaient sur leurs pas pour considérer leur maigre prisonnier. Ils étaient bien avancés. Angèle, poussée par son démon, se mit à invectiver l’enfant, de façon à lui inspirer quelque sainte et inoffensive terreur :
— Avoue-le, mais avoue-le donc, s’écriait-elle. Nous diras-tu ce que tu sais sur cet homme ?2
3.
Ils s’éloignèrent à travers le terrain vague. Marc et Paul, qui n’avaient vraiment rien à faire les suivirent de loin. Les garçons et la fille en discutant à mi-voix avec le plus grand sérieux, gagnèrent le pont de la voie ferrée, puis ils se glissèrent dans une rue qui donnait sur des potagers, là où ils avaient été saisis de terreur, dans un passé déjà lointain, par l’apparition de l’homme aux gants verts. La fumée de l’usine descendait à travers les potagers où poussaient les premiers radis et des crocus.3
4.
Les gosses après avoir déclenché leur rapide fureur, et s’être élancés entre les palissades jusqu’au terrain vague, revenaient en tapinois. Timard et Fortan observaient qu’ils les regardaient de loin, groupés en silence.
— Ces oiseaux-là sentent autre chose que l’orage, observait Timard.4
5.
Ils revinrent à pied jusqu’à la rue des Freux. Il leur fallut deux grandes heures pour faire le parcours. Dans les jardins les poiriers étaient fleuris. Il faisait nuit quand ils traversèrent le terrain vague.
Les jours suivants ils revirent Émilie et Solange à la sortie de l’usine. Elles faisaient mine de ne pas s’apercevoir de leur présence.5
6.
Peu de temps avait passé depuis les jours où Angèle parcourait en hurlant le quartier avec Barosse et Turluquet. Trois années en somme. Elle avait beaucoup changé. Une jeune fille de seize ans, qui oubliait déjà son enfance bagarreuse, pour se livrer à des allures et à des sourires d’un nouveau genre. Pour l’heure elle était l’héroïne délaissée d’un feuilleton en cinquante-deux chapitres, et elle avait le sourire désabusé des impossibles passions. Lorsqu’elle traversa la fondrière ce dimanche-là, vers trois heures de l’après-midi, elle devait rejoindre une de ses amies avec qui elle avait projeté de prendre un car jusqu’à Chelles pour voir la campagne. En arrivant sur le terrain vague elle s’arrêta et regarda les saules dont les feuilles brillaient dans toute leur fraîcheur. A quoi bon aller chercher si loin la nature puisqu’elle était ici ? Comme elle se faisait cette réflexion, elle aperçut devant elle un homme tout courbé qui fouillait la terre avec ses mains, et elle fut saisie de stupeur en constatant que les mains de l’homme portaient des gants verts. Elle songea tout de suite à ce qu’avait conté la mère Legrain. Elle n’eut pas le temps de faire un pas. L’homme s’était redressé et la regardait. Le visage de Harset avait gardé cette expression sauvage qui effrayait naguère Angèle et ses amis.6
7.
Angèle appela Timard.
— Hé, M. Timard, il y a quelqu’un qui veut vous parler.
Puis elle fila de nouveau du côté du terrain vague, plantant là l’homme aux gants verts. C’est ainsi que Harset vint tenir compagnie à Timard qui s’était levé pour l’accueillir, et comme Marc et Paul revenaient le soir, ils eurent l’étonnement en débouchant de la rue aux palissades d’entendre la voix de Harset.7
8.
Deux semaines passèrent sans qu’on eût d’autres nouvelles de Harset que quelques ragots signalant qu’il avait été aperçu du côté de la fondrière ou du côté de l’église. On l’avait vu encore une fois gratter la terre du bout de ses gants sur le terrain vague, et on l’avait vu, une nuit, arrêté devant le porche de l’église.8
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1André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 117 (Chapitre IV).
2André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 136–137 (Chap. V).
3André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 139 (Chap. V).
4André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 145 (Chap. V).
5André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 217 (Chap. VIII).
6André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 217–218 (Chap. VIII).
7André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 219 (Chap. VIII).
8André Dhôtel: Le Ciel du faubourg, Paris: Gallimard 1956, S. 223–224 (Chap. VIII).
Morand, Paul
On tue les gens en voiture, puis on jette les corps dans des terrains vagues.1
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1Paul Morand: New York, Paris: Flammarion 1930, S. 91.
Queneau, Raymond
1.
Étienne se dirige vers la gare. Le soleil tape dur sur l’herbe grise des talus. De l’usine de linoléum, de l’autre côté de la voie, parvient une odeur de bonbon sur. Ordures et papiers usagés complètent un paysage de terrains vagues et de planches. Le rapide de Varsovie passe en faisant voltiger les vieux journaux jaunis. Puis le silence s’étend de nouveau, un silence de samedi après-midi. Étienne se traîne vers la gare, répétant de temps à autre : c’est ça la vie.1
2.
Ils longèrent le mur de l’usine parallèlement à la voie ferrée, puis perpendiculairement à celle-ci. Le chemin qu’ils prirent était une impasse : les ateliers de réparation de la Compagnie du Nord, construits sur un remblai simulant un plateau, l’arrêtaient net. Ils tournèrent à gauche ; entre l’usine et les ateliers, s’étendait un terrain vague triangulaire qu’une série de planches formant palissade transformait en trapèze. Derrière ces planches, le père Taupe habitait.2
3.
Dans le train, il regarda par la portière un paysage qui lui parut atrocement désespéré. Les locomotives lui plaisent, mais ces masures, ces taudis. Maintenant une série de villas conventionnelles. Ça dure depuis quelque temps ; il y a quelques arbres par-ci par-là ; puis des terrains vagues, une cité ouvrière, de nouveau des petits lotissements semés de cabanes, une usine par-ci par-là, on arrive à Blagny. La petite place inanimée à cette heure de la journée. Le train repart. De bouveau des petits lotissements semés de clapiers, puis des terrains vagues et là, juste avant l’usine de produits chimiques, il peut lire FRITES en lettres énormes et au-dessous, discrètement, D. Belhôtel. Le voilà donc le fameux bistrot, et ce D. Belhôtel est certainement le frère de Saturnin. Il y avait au moins ça de vrai dans les racontars de la vieille. Soudain, cette vieille, il l’aperçoit. En personne. Sur le chemin qui longe le mur de l’usine, tout près de la voie du chemin de fer, elle traîne la savate acev décision. Elle sait certainement où ella va. Narcense ne peut pas y résister. Il passe sa tête par la portière, hurle : Belhôtel ! Belhôtel ! et agite un mouchoir. La vieille finit par le voir ; elle s’immobilise, pétrifiée, salée, saure. Tant que le train est en vue, elle ne bouge pas. Il se rassoit, très satisfait.3
4.
Étienne se sourit à lui-même. Il regarda ses voisins et ne vit que des journaux ; seul l’obèse, ayant sans doute insuffisamment dormi, sommeillait en soufflant de façon fétide. Étienne sourit. Par la portière, il vit défiler les villas minuscules de Coquette-sur-Seine, puis apparaître les étendues maraîchères annonçant Blagny. Ce furent ensuite des terrains vagues, puis l’usine de produits chimiques, puis les FRITES. Étienne détourna son regard et fixa la reprise de son pantalon, près du genou.4
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1Raymond Queneau: « Le Chiendent » (1933), in: R. Q.: Romans I. Œuvres complètes II, hrsg. v. Henri Godard, Paris: Gallimard 2002 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 27–28 (Chap. I).
2Raymond Queneau: « Le Chiendent » (1933), in: R. Q.: Romans I. Œuvres complètes II, hrsg. v. Henri Godard, Paris: Gallimard 2002 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 75 (Chap. III).
3Raymond Queneau: « Le Chiendent » (1933), in: R. Q.: Romans I. Œuvres complètes II, hrsg. v. Henri Godard, Paris: Gallimard 2002 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 98–99 (Chap. III).
4Raymond Queneau: « Le Chiendent » (1933), in: R. Q.: Romans I. Œuvres complètes II, hrsg. v. Henri Godard, Paris: Gallimard 2002 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 186 (Chap. VI).
Ça giclait, comme à l’ordinaire, lumières et bruits, mais l’attention de Pradonet ne se fixa que sur des zones de silence et d’ombre : la chapelle poldève d’abord, et, nouveau sujet d’irritation, le cirque Mamar qui venait s’installer de l’autre côté de l’avenue de Chaillot, juste en face de l’Uni-Park, sur un terrain vague où quelques années auparavant on avait mis des fragments déshérités d’une exposition internationale. Léonie trouvait, elle, que la présence de ce spectacle n’enlèverait aucun client, en amènerait plutôt. Possible, pensait Pradonet ; mais il aimait régner seul. Son regard allait de la tombe à la tente et de la tente à la tombe, puis se posait, nostalgique et lassé, sur la vibrionique et poussiéreuse agitation dont il se glorifiait d’être responsable.1
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1Raymond Queneau: « Pierrot mon ami » (1942), in: R. Q.: Romans I. Œuvres complètes II, hrsg. v. Henri Godard, Paris: Gallimard 2002 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 1163–1164 (Chap. V).
Vigo, Jean





Carné, Marcel








Le Corbusier
21. On a cherché à incorporer les banlieues dans le domaine administratif
Trop tard ! La banlieue a été incorporée tardivement dans le domaine administratif. Dans toute son étendue, le code imprévoyant a laissé s’établir les droits, déclarés par lui imprescriptibles, de la propriété. Le détenteur d’un terrain vague où a poussé quelque baraque, hangar ou atelier, ne peut être exproprié sans difficultés multiples. La densité de la population y est très faible et le sol à peine exploité ; toutefois, la cité est obligée de munir l’étendue des banlieues des utilités nécessaires : routes, canalisations, moyens de communication rapides, police, éclairage et nettoyage, services hospitaliers ou scolaires, etc. La disproportion est choquante entre les dépenses ruineuses que causent tant d’obligations et la faible contribution que peut apporter une population clairsemée. Le jour où l’Administration intervient pour redresser la situation, elle se heurte à des obstacles insupportables et se ruine en vain. C’est avant la naissance des banlieues que l’Administration doit s’emparer de la gestion du sol qui entoure la cité, afin d’assurer à celle-ci les moyens d’un développement harmonieux.1
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1Le Corbusier: La Charte d’Athènes (1941), Paris: Minuit 1957, S. 45–46.
Véry, Pierre
1.
Dans la nuit, le terrain vague faisait penser à un pauvre couché à la belle étoile. Il paraissait dormir, d’un sommeil inquiet, pareil à celui d’un vagabond recroquevillé dans des nippes rongées par toutes les mites de la misère, grelottant avec des soubresauts, et gémissant confusément dans son rêve – un rêve de pauvre, plus dénué que sa vie même.
Une branche morte de détacha du cèdre, se brisa sur la corniche du pigeonnier ; un corbeau s’envola dans un battement d’ailes irrité. Le bond d’un chat fit rouler un seau défoncé ; le seau heurta une pierraille. Puis il y eut le choc mou d’un paquet lancé par-dessus la palissade. Il contenait des ordures ménagères. Un chien efflanqué vint les fouiller, du museau ; le papier craqua.
Nicolas Niel se demandait des raisons de l’attirance qu’exerçait sur lui, depuis si longtemps, ce coin de paysage sordide – décor parfait pour des crimes crapuleux, des découvertes lugubres dans le petit jour blême et frissonnant.
Peut-être cette attirance tenait-elle aux innombrables histoires qu’il avait lues, professionnellement – Nicolas Niel était architecte-décorateur de cinéma – tous ces scenarii où le crime, l’amour et la mort entremêlaient un fil rouge, un fil blanc, un fil noir.
A qui sait entendre, un terrain vague peut faire bien des récits au charme perfide, lorsque siffle le vent. Tous sont bouleversants. Une malle sanglante. Une tête humaine enveloppée dans des journaux. Un petit enfant abandonné, qui pleure doucement. Des rendez-vous équivoques, de bizarres complots. Parfois, d’étranges confessions, de misérable à misérable. Et parfois aussi sans doute, des passions déchirantes : tels sont les récits de sang, de faim et de désespoir, que content les terrains vagues.1
2.
Jacques Mauduit tenait ce terrain vague d’une vieille tante acariâtre et hypocondriaque. Quarante années, elle avait vécu là, à l’écart, se livrant à des pratiques d’occultisme aussi innocentes que la Bibliothèque Rose. Sa seule promenade consistait à venir méditer sur l’au-delà sous le cèdre.
Avec terreur, elle avait vu peu à peu se rapprocher la ville.
A mesure que celle-ci cernait le terrain et, par-dessus la palissade, tâchait avec une curiosité malveillante de surprendre ce qui s’y passait, des offres d’achat de plus en plus tentantes avaient été faites à la vieille demoiselle. Inutilement.
De sorte que l’on était arrivé à l’étrange spectacle d’une cité en pleine santé s’achevant misérablement en un immense terrain vague qui faisait songer à une maladie !
Avant de courir le monde, le neveu avait confié le soin de ses intérêts à l’avoué.
— Il ne faut pas vendre le terrain, avait déclaré celui-ci. Il vaut déjà une fortune, mais sa valeur ne fait que monter. Vous gênez la ville, vous comprenez ? Vous l’asphyxiez…
— Très bien, avait fait Mauduit, indifférent. Vous avez carte blanche ! Et il était parti pour les pays de l’autre côté du globe.
Après cela, il y avait eu les visites de Nicolas Niel, ses séjours, et ses maquettes, qui avaient agi comme une vraie sorcellerie, enfiévrant les désirs ! Le maire, l’austère et solennel M. de Grandpré avait été pris tout le premier ! Pris au piège de la maquette du jardin public avec kiosque à musique, manèges, balançoires et guignol !
Le tanneur Delorme, le buveur de sang, c’était au piège de la tannerie modèle que Nicolas l’avait attrapé.
Le curé Verdelot n’avait pas échappé à la contagion.
— Mais c’est une cathédrale que vous me montrez là, avait-il dit en voyant la maquette de l’église imaginée par le décorateur. Vous n’y songez pas !
Nicolas n’y songeait évidemment pas sérieusement ! Mais le prêtre n’avait pu se défaire de la pensée insidieuse. Il en avait parlé (par façon de badinage, il va sans dire !) à une réunion des dames patronnesses : — Ce n’est pas une église, mesdames ! C’est… un péché d’orgueil…
N’empêche que ces dames avaient tenu à voir la maquette, et que le sacristain s’était procuré un catalogue pour se faire une idée de ce que peut bien coûter un uniforme chamarré de Suisse !
Et n’empêche que le prêtre, lorsqu’il s’assoupissait, le soir, sa dure et humble tâche accomplie, se surprenait parfois à faire une espèce de rêve en couleurs bien troublant, où il se voyait subitement revêtu du violet épiscopal, et bénissant, du haut du plateau, les villages de la plaine, au seuil d’une église trop belle pour être jamais bâtie !... Sur ce, l’heure, tintant à la modeste église de la vallée, le rappelait à la réalité. Il maudissait Nicolas Niel dans la mesure, bien entendu, où un ecclésiastique peut maudire son prochain !
A tous, il leur avait chaviré la cervelle, ce marchand de châteaux en Espagne ! Pas une jeune fille qui ne se fût rêvée actrice, le jour où il avait exposé chez Vermanton, le libraire, sa maquette d’un théâtre !
Tous les gamins à bécanes s’étaient rêvés champions cyclistes, lorsqu’il avait exposé sa maquette d’un vélodrome ; et le marchand de cycles s’était rêvé riche du jour au lendemain !
Tous et toutes !...
La population entière de Neugate, défilant devant la vitrine de Vermanton, nez aplati contre la vitre, s’était exaltée devant ce projet d’embellissement, se disant : « Qu’est-ce qui irait le mieux à notre ville ? Le jardin ? Le musée ? Le vélodrome ? L’église ? L’observatoire ? » comme une femme devant une vitrine de modiste se demande : « Quel est le chapeau qui m’irait le mieux ? Cet amour de feutre bordeaux, avec l’aigrette ? Le petit paille gris perle avec la violette, qui est si mignon ? Ou le bleu marine à grand bords, qui fait si chic, avec l’oiseau-mouche sur le côté ? »
Des quatre points cardinaux nageaient vers Neugate de puissants effluves : Livarot… Pont-l’Évêque… Camembert…
Au sud, Alençon et ses dentelles… Au nord, Elbeuf et ses tissus. Rouen, avec son drap aussi, et surtout son bûcher, dont la flamme continue à s’élever et s’élèvera jusqu’à la consommation de siècles… A l’ouest, Lisieux et sa merveilleuse petite sainte…
Et Neugate ?... Neugate sur la Touquesm au cœur de a´la vallée d’Auge, n’avait, pour tout titre de gloire, qu’un affreux terrain vague !
Or voilà que, maintenant, il y avait ce projet de sanatorium. Comme tombé du ciel… Mis sur pied par une société anonyme… Des gens de Paris, à ce qu’on prétendait…2
3.
Le terrain vague devenait une personnalité. Des gens se dérangeaient pour le voir. Ils agitaient dans leur cervelle la notion de crime.
C’est une chose, que de lire dans le journal l’annonce d’un meurtre et c’en est une autre, que de se dire :
« Ça s’est passé ici ! Il y a eu du sang là. Je l’ai vu… »3
4.
Au-dehors, montait une vague rumeur de conversations.
Deux promeneurs s’étaient arrêtés juste sous les fenêtres de la maison grise – comme par hasard !
— Un fait est certain : on n’a pas pu assassiner le professeur que pour faire obstacle à la création du sanatorium.
— Allons donc ! A ce compte-là, il n y aurait pas que le maire et Malissart de suspects ! (La voix du deuxième promeneur avait de sonorités de clarinette.) Il énumérait : Delorme, Mortard et Langonnet, Laugier, le teinturier, Tombelaine…
Vingt commerçants, dix industriels étainent effectivement hostiles à la création du sanatorium. Chacun d’eux avait tout tenté pour acquérir le terrain vague, à des fins sans rapport avec la philanthropie ni la guérison des maladies !
— Et il n’y a pas que ceux-là ! fit l’autre promeneur, d’une voix de futaille.
Il y avait tous les ensorcelés de Nicolas Niel ! Tous les envoûtés des maquettes ! Tous les amateurs de châteaux en Espagne !
Le curé et les dames patronnesses, qui rêvaient d’une basilique ! Le marchand de cycles, qu’un vélodrome eût rendu riche !
Et ceux qui tenaient pour un théâtre ! Et d’autres ! D’autres !...4
5.
Le cimetière se trouvait sur le plateau ; le cortège, par une sinistre ironie du sort, dut longer le terrain vague. Il faisait grand vent et le ciel était chargé de nuages bas et noirs. Dans cet éclairage lugubre, sous ces rafales qui couchaient les orties, les herbes folles, tordaient les buissons de ronces, et arrachaient au cèdre des branches mortes, le terrain prenait un aspect d’une infinie désolation. On songeait à une sorte de champ des morts, mais des morts maudits, reniés : les apostats, les sacrilèges, les simoniaques ! Un cimetière pour possédés, pour enragés… Une espèce d’affreuse fosse commune où l’on fût venu de nuit, clandestinement, honteusement, enfouir sans bénédiction, en détournant les yeux, les restes de suppliciés, les membres de ceux qui sont voués au bourreau : les parricides, les infanticides, ou les cendres de ceux qui sont voués au bûcher : les sorcières, les nécromants…5
6.
Il fit une pause. Tous avaient le même visage plissé par l’attention.
Il y eut un grincement : la porte s’ouvrait, puis se refermait ; nul ne le remarqua.
— …Par ce testament, acheva le maire, M. Mauduit, ne se connaissant aucun héritier direct ou éloigné, institue la ville ne Neugate comme sa légataire universelle. Autrement dit, messieurs, le terrain vague du plateau et les bâtiments qui s’y élèvent deviennent, à dater de ce jour, biens communaux !
Long silence.
C’était comme si une guerre venait de se terminer ! La guerre du Terrain vague contre Neugate ! Enfin, il se rendait !...
Delorme poussa un grognement. Me Perchamp souriait… à quelle secrète et machiavélique pensée ? Sans doute – comme il lui arrivait dans son étude – caressai-il en imagination des dossiers à procédure, dossiers irréels mais dont chacun marquait une étape dans une série d’affaires bien réelles et dont n’était pas close : affaire Terrain vague contre professeur Favreau… affaire Terrain vague contre Delorme… contre Mortard et Langonnet… contre de Grandpré… contre Malissart… Enfin, comble de l’anonymat : affaire Terrain vague contre X… Car il se cachait un inconnu au fond de tout cela, un visage masqué : le criminel…
— Telle était, messieurs, conclut le maire, la communication que j’avais à porter à votre connaissance. La majorité d’entre vous est favorable à mon projet de jardin public. C’est pourquoi, afin que nous puissions en envisager la réalisation pratique, j’ai prié M. Nicolas Niel…
Il s’interrompit : la chaise du décorateur était vide ! Sans que l’on y eût pris garde, Nicolas avait quitté la salle du Conseil !6
7.
« Étrange, songeait Careix, cet affreux terrain vague pour lequel on s’entre-tue, comme on ferait pour les beaux yeux d’une jolie fille ! »7
8.
A l’approche de Xuan, une femme tenta de se dissimuler derrière la palissade du terrain vague. Mais, à sa taille, le cuisinier avait reconnu Mme Perchamp : elle était plus petite même que Dam-Van. Son visage pointu, ses façons vives et silencieuses faisaient songer à une belette.
Le terrain vague vivait d’une vie sournoise, délictueuse. Il était plein de sons furtifs : chuchotements, glissements, passages d’ombres. On eût dit un lieu de complots, un rendez-vous de conjurés. Ce n’étaient que des amoureux attirés par la curiosité à cause des deux meurtres. La pensée du sang criminellement répandu là, si près, à deux reprises, devait ajouter du piment à leurs confidences, à leurs serments, à leurs caresses. Des bruits de baisers soulevaient doucement le silence…8
9.
L’avoué mit sur la table une liasse de billets de banque.
— Cet argent vous appartient, mademoiselle.
— Comment cela ?
Non seulement le terrain vague avait permis à l’avoué d’augmenter considérablement sa clientèle, mais encore il l’avait utilisé pour jouer à la hausse et à la baisse ! En effet, la valeur des immeubles de rapport et des fonds de commerce situés dans le voisinage du terrain vague avait subi des fluctuations, selon la nature des diverses constructions que l’on envisageait d’édifier sur le terrain. Les fonds de commerce qui prospéreront á l’ombre d’un sanatorium ne sont évidemment pas les mêmes que ceux qui se développeront aux portes d’un vélodrome.
Le mécanisme était simple. Me Perchamp lançait, par exemple, l’idée du sanatorium. Immédiatement, des immeubles, des fonds de commerce montaient, d’autres baissaient. Me Perchamp vendait, ou faisait vendre les premiers, achetait ou faisait acheter les seconds. Après cela, il opérait un mouvement de bascule. Grâce, par exemple, au vélodrome. Ce qui avait monté baissait ; ce qui était au plus bas se revalorisait ; nouvelles ventes, nouveaux achats, nouveaux bénéfices, sans parler des honoraires que rapportaient automatiquement les rédactions d’actes ! Ainsi, des châteaux en Espagne de Nicolas, le rusé bonhomme tirait de l’or. Et il n’y avait pas de raison pour que le jeu finît !9
10.
L’herbe du terrain vague était jaune. Mais il ne semblait pas ce que fût le fait de l’automne. On avait l’impression qu’elle devait pousser jaune, cette herbe ; que le printemps devait être impuissant à y couler sa sève. Un peu comme un enfant à qui il viendrait des cheveux blancs ! Ce terrain était malade. On pensait à quelque chose comme de la sous-alimentation, une insuffisance de vitamines… Et tout ce qui vivait sur le terrain prenait la maladie, se corrompait…
L’air même… Les pensées… Les sentiments… Tout !10
11.
Le juge considérait la statue poussiéreuse d’une demoiselle de plâtre, tenant d’une main un glaive, de l’autre des balances. Dame Justice !... Comment étaient ses yeux à elle ?... Elle n’en avait pas. Rien que deux orbites creuses…
— Pour en revenir à nos moutons, reprit-il, vous m’aviez donné Clotaire, je vous ai accordé Malissart ! Échange de bons procédés ! Avec cette différence que je ne croyais pas à la culpabilité de Clotaire.
— Et je crois à celle de Malissart ? Eh bien, je dois vous avouer…
— Vous n`y croyez plus ?
— Oui et non… Évidemment, le fusil de Malissart a été l’arme du crime. Mais ce n’est peut-être pas Malissart qui s’en est servi!
— Vous avez une idée ? demanda obligeamment M. Chasselineaud.
— Oui et non… (Décidément, il devenait normand, ce Périgourdin !) Il y a des moments où on serait presque tenté de croire que c’est le terrain vague lui-même qui tue ! Pour se défendre !
— C’est drôle, apprécia le juge.
— Et que, s’il y avait un troisième projet de construction, il y aurait un troisième meurtre. Si l’on était superstitieux… Il se secoua :
— Ce n’est pas mon cas, ajouta-t-il en souriant.
— Ni le mien, dit le juge, souriant aussi.
— Les terrains vagues n’ont pas le pouvoir de tirer des coups de fusil.
— Hé ! non ! Pas que l’on sache.
Careix s’était remis à se marteler le genou. Il articula nageusement :
— Quelqu’un ne veut pas que l’on touche à ce terrain, voilà !
— Il semble bien, dit le juge.
— Qui ? Un de ces industriels ou de ces commerçants qui… Non ! ce n’est pas ça. Un meurtre commis pas intérêt : passe ! Mais deux ?
Il eût été bien surpris si on lui eût dit qu’à l’heure actuelle aucun de ces commerçants ou de ces industriels n’aurait accepté de devenir propriétaire du terrain vague si longtemps convoité ! Car la même crainte superstitieuse qui était venu au commissaire, tous l’avaient eue : quiconque s’occuperait du terrain vague mourrait !
Careix faisait le geste de biffer des noms sur une liste imaginaire :
— Ce n’est pas Clotaire. Ce n’est pas Malissart. Est-ce Perchamp ?
Car il avait aussi découvert cela, à force de fouiner : les spéculations de l’avoué. Il exposa au juge ces manœuvres boursières.
— Très astucieux ! Mais cela nous ramènerait au crime par intérêt. Et nous avons décidé que, deux meurtres, c’était trop.
— Ce n’est pas Perchamp. Qui encore ? Gravois ou Denécamp ?... L’un ou l’autre airait pu tuer le professeur Favreau. A la rigueur…
— A la rigueur, dit le juge avec une moue.
— Mais pourquoi auraient-ils tué le maire ?
— Voilà le hic ! Pourquoi tuer le maire ? répéta le juge. Je crois que vous pouvez rayer les docteurs, conclut-il d’un ton encourageant. Que voyez-vous ensuite ?...
Careix croisait et décroisait ses jambes.
— Allons, dites-la, votre idée, insista le juge.
— Tout part du terrain vague. Tout tourne autour. Tout s’y ramène. Supposons…
— Allez ! Allez !...
— Supposons qu’il ait un trésor enfoui dans le terrain ? Que ce soit pour cette raison que la tante de Jacques Mauduit n’ait pas voulu vendre ?
— Séduisant, mais un brin romanesque, dit le juge.
— Ou, encore, admettez qu’un cadavre soit enseveli, depuis plus ou moins longtemps, dans le terrain ? En effectuant les travaux de terrassement pour construire une chose ou une autre, on l’aurait fatalement trouvé, ce cadavre… Alors… Pour cacher un vieux crime, on peut être amené à en commettre un second… Puis un troisième… Qu’en dites-vous ?
— Eh bien, mon Dieu… dit le juge.
Et ce fut tout ce qu’il dit.
— Je vais étudier la liste de disparitions constatées dans la région ces dernières années…
— Vous pourriez faire plus mal, dit le juge avec bonhomie. Toutefois, si personnellement j’avais caché un cadavre dans ce terrain, il me paraîtrait plus simple de le désensevelir nuitamment et de l’emporter ailleurs, que d’assassiner les uns après les autres tous mes contemporains désireux de bâtir sur l’emplacement en question !
Cela sautait aux yeux.
Careix Rougit presque, de confusion. Il ouvrit les bras :
— Je suis au bout de mon rouleau !
— Quant à moi, fit le juge qui avait recommencé de promener avec sollicitude ses doigts sur ses joues bleuâtres, je vais me raser, pour m’éclaircir les idées. J’ai eu le tort de ne pas le faire ce matin. A tout à l’heure.11
12.
Il souriait dans le vide.
C’est qu’il venait peut-être de trouver, enfin, le mobile du crime.
— Supposez que Niel soit devenu fou ? fit-il en se penchant vers Careix.
L’autre sursautait :
— Fou ?...
— Oui et non. Enfin, dans une certaine mesure. C’est difficile à expliquer… Le théâtre, vous comprenez…
Careix ne comprenait pas.
— Le théâtre, c’est toute l’existence de Niel. La fiction… Des héros qui ne cessent, sur une scène ou un écran, de mimer les gestes de la vie réelle – des crimes la plupart du temps, car il faut bien avouer qu’on passionne rarement le public en lui contant la vie des saints !
— Et alors ? fit Careix.
— Alors, tous ces crimes imaginaires, commis par des fantômes, dans un monde d’ombres, ont pu remonter à la cervelle de Nicolas Niel… Cela semble ridicule à première vue, et je ne sais pas bien vous expliquer… Mais je sens… Une intoxication de romans, une indigestion de scenarii…
— Bref, un transport de littérature au cerveau ?
— Exactement !... Ajoutez à cela l’influence malsaine du terrain vague… Je me représente assez bien Niel se disant : « Et si je fabriquais un scénario, à mon tour ? Un vrai, où je jouerais pour de bon le principal rôle »… Passer du domaine de la fiction à celui du fait divers… C’est subtil, évidemment… Mais Niel est un artiste… Tous les artistes ont des moisissures dans la cervelle, plus ou moins…12
13.
La souffrance était dans son corps brisé comme mille coups de couteau, la mort était dans sa gorge. Il se mit debout, pourtant. Il jeta un bras devant lui, sur la maquette représentant Neugate. Sa main tachée de son propre sang tomba comme un bloc sur l’église, dont elle démolit le clocher ; puis, laborieusement, elle se traîna, remonta la colline, arrachant au passage la halle, aplatissant le Palais de Justice, renversant la prison. Ils étaient fascinés par le rampement de cette main carrée, poilue, aux doigts noueux, aux ongles durs. Avec des secousses, des arrêts, des sursauts, elle s’avançait, labourant, effondrant la ville de carton ; elle remontait, comme un vrai désastre, comme un tremblement de terre !... Sur le plateau, elle s’immobilisa au centre du terrain vague. En même temps, un flot de sang se portait au visage de Clotaire, comme le flux même de la passion.
Les veines de ses tempes, gonflées, noircissaient. Un emportement rendit la vie à ses yeux. Tout son être était agité de quelque chose qui semblait de l’indignation ; il ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises, et enfin parvint à arracher de sa gorge bloquée, dans un raclement rauque mêlé de sanglots, des sons qui avaient l’accent d’une revendication prodigieusement irritée. On crut vaguement percevoir le nom de Mauduit, le mot « frère », et des appels au secours « à moi ! A moi !... ».
Puis Clotaire ferma les yeux, se laissa retomber en arrière. Ses ongles griffèrent le terrain vague, le labourant sur toute sa largeur.
— Nous voilà bien avancés ! dit le juge.
— Je crois que j’ai compris, dit Nicolas après un silence.
Il vint près du moribond :
— Écoute-moi, Clotaire.
Le braconnier ouvrit les yeux.
— C’est à cause du terrain vague. n’est-ce pas ?
— Oui, dit le battement des paupières.
Les deux docteurs, le juge, le commissaire, l’avoué furent stupéfaits.
Quelle relation pouvait-il y avoir entre ce pauvre hère et le terrain ?
— Clotaire était le frère de lait de Jacques Mauduit, fit Nicolas. Et ce n’est pas contre des hommes que Clotaire s’est dressé, mais contre des projets. Il a agi par passion, mais cette passion ne s’appelle pas la haine : elle s’appelle dévouement, et amour.13
14.
Ce terrain, Clotaire vivait dessus depuis tant d’années… Ce terrain qui lui ressemblait – comme lui, pauvre, guenilleux, avec pour toute parure ses ronces, ses chardons, ses orties. C’était en quelque sorte la seule possession de Clotaire, et il ne se souciait pas de sa valeur commerciale. Il l’aimait…
Et on voulait le lui voler !... Des hommes qui avaient tout : fortune, honneurs… Le maire, le curé, des industriels, des commerçants prospères…
N’était-ce pas un peu l’histoire qui est contée dans la bible ?
« Il y avait deux hommes dans une ville, l’un riche et l’autre pauvre. Le riche avait du gros et du menu bétail en abondance. Mais le pauvre n’avait rien du tout, qu’une petite brébis… Et le riche a pris le brébis du pauvre… »
— Dès ce moment-là, Clotaire a dû ruminer un attentat contre les parterres de fleurs, contre les pelouses bien tondues, les allées soigneusement ratissées… Contre les accessoires de la fête enfantine : le guignol, les balançoires, les manèges… Et surtout contre la joie de tous les repus de la ville : le kiosque à musique, ces concerts propices aux heureuses digestions…
Le terrain vague, c’était la joie du braconnier. Il l’aimait comme on aime un chien blessé, un chat malade.14
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1Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 5.
2Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 20.
3Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 50.
4Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 61.
5Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 64.
6Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 80.
7Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 88.
8Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 100.
9Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 102.
10Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 123.
11Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 126.
12Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 148.
13Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 161.
14Pierre Véry: L'inconnue du terrain vague (1988), Éditions Joëlle Losfeld 2001, S. 165.
Sartre, Jean-Paul
Nulle part je n’ai vu tant de terrains vagues: il est vrai qu’ils ont une fonction précise: ils servent de parcs à autos. Mais ils n’en rompent pas moins brusquement l’alignement de la rue. Tout d’un coup, il semble qu’une bombe soit tombée sur trois ou quatre maisons, les réduisant en poudre, et qu’on vienne tout juste de déblayer.1
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1Jean-Paul Sartre: «Villes d’Amérique» (1945), in J.-P. S.: Situations III, Paris: Gallimard 1949, S. 93–111, hier S. 106.
Je préférais les illustrations de Nick Carter. On peut les trouver monotones : sur presque toutes le grand détective assomme ou se fait matraquer. Mais ces rixes avaient lieu dans les rues de Manhattan, terrains vagues, bordés de palissades brunes ou de frêles constructions cubiques couleurs sang séché : cela me fascinait, j’imaginais une ville puritaine et sanglante dévorée par l’espace et dissimulant à peine la savane qui la portait : le crime et la vertu y étaient l’un et l’autre hors la loi ; l’assassin et le justicier, libres et souverains l’un et l’autre, s’expliquaient le soir, à coups de couteau. En cette cité comme en Afrique, sous le même soleil de feu, l’héroïsme redevenait une improvisation perpétuelle : ma passion pour New York vient de là.1
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1Jean-Paul Sartre: Les Mots (1964), hrsg. v. Jean-François Louette, Paris: Gallimard 2010 (Bibliothèque de la Pléiade), S. 117–118 (II. Écrire).
Gracq, Julien
1.
Il y a aussi les hangars abandonnés où l’on boit des grogs fumants dans l’odeur de goudron et de sapins de Noël comme une gorgée de sciure de bois fraîche, et dans le terrain vague des voies les petits bars de panneaux démontables autour d’une chromo-lithographie qui représente Trotsky recevant les parlementaires allemands devant la gare de Brest-Litovsk.1
2.
La solitude est celle des franges habitée d’où l’on tourne l’épaule aux fenêtres — comme du haut des falaises d’un vélodrome plein à craquer le regard étourdi jusqu’à l’écœurement qui flotte sur les terrains vagues où pend du linge à sécher aux guimbardes des nomades, ou le laisser-aller incompréhensible de somnolence des gares de triage de banlieue. Les heures glissant sans effort et sans trace sur le cadran plumeux d’un ciel océanique entre les feuilles, l’averse incolore et battante dont rien ne protège, la salle vide, le bâillement domestique submergeant sans effort le comptoir — quelle halte ! — et vertigineusement, de n’aller à rien tout au long de ces singuliers boulevards de ceinture, du harassement dépaysant comme sous l’alizé de ces grands atolls de feuillages, sentir immobile circuler au flanc de la cité ce réseau de mort subite, et les grands coups de lance du désert jusques au cœur menacé des villes de ces tranchées familières du vent.2
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1Julien Gracq: « Liberté grande » (1946), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 291 (La rivière susquehannah).
2Julien Gracq: « Liberté grande » (1946), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 294–295 (Les jardins suspendus).
1.
Nous roulâmes de longues heures à travers ces terres de sommeil. De temps en temps un oiseau gris jaillissait des joncs en flèche et se perdait très haut dans le ciel, tressaillant comme la balle sur le jet d’eau à la crime même de son cri monotone. Une corne de brume échouée sur un haut fond perçait le brouillard sur deux tons calmes, d’un gros soufflet assoupi. Un coup de vent parfois faisait sur les joncs son frôlement triste, un instant l’eau des lagunes évaporait sa buée sur une glace terne, une peau morte et privée de reflets. Quelque chose s’étouffait derrière ce brouillard de terrain vague, comme une bouche sous un oreiller. La piste soudain redevint route, une tour grise sortit du brouillard épaissi, les lagunes vinrent de toutes parts à notre rencontre et lissèrent les berges d’une chaussée à fleur d’eau, quelques fantômes de bâtiments prirent consistance : c’était le bout de notre voyage, nous arrivions à l’Amirauté. La route mouillée miroita faiblement ; aux côtés d’une silhouette qui balançait un fanal pour guider dans le mur de brouillard les évolutions de la voiture, se montrèrent un ciré de matelot, une vieille casquette d’uniforme, et une dure et courte moustache perlée de gouttes : le capitaine Marino, commandant la base des Syrtes.1
2.
Coupé de la ville par des étendues de terrains vagues où l’on devinait les traces de ses anciens jardins, le palais Aldobrandi se dressait à l’extrémité d’un des doigts de la main ouverte, et son isolement au droit de la passe des lagunes et à l’extrémité du canal élargi me parut figurer singulièrement l’humeur de la souche ombrageuse qui l’avait construit à son image. Ce séjour de plaisance, jeté comme un ricanement sur des eaux grelottantes de fièvre, se souvenait toujours du château fort.2
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1Julien Gracq: « Le Rivage des Syrtes » (1951), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 566 (Une prise de commandement).
2Julien Gracq: « Liberté grande » (1946), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 1, S. 625 (Une visite).
Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerre des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis à califourchon sur les chariots de la poste — puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient à plâtre — et, quand l’œil désenchanté revenait vers la Meuse, il discernait maintenant de place en place les petites casemates toutes fraîches de brique et de béton, d’un travail pauvre, et de long de la berge les réseaux de barbelés où une crue de la rivière avait pendu des fanes d’herbe pourrie : avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonoraient déjà ce canton intact de la Gaule chevelue.1
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1Julien Gracq: « Un balcon en forêt » (1958), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 4.
1.
Espagne : dans les terrains vagues des villes, et jusqu’au milieu de Tolède, ou de Burgos, au pied des remparts d’Avila, sur les aires à blé des villages de Castille, sur les collines rouges de l’Aragon — non pas la roche, mais partout la terre, pelée, écorchée, poussiéreuse, émietté par le pied de l’âne ou du mulet, la terre nue comme une peau galeuse, comme si on venait d’en détacher une croûte, en grattant. La terre partout — à Aranjuez, à Tolède — autour des vieilles murailles de brique des arènes, couleur de sang séché — percées de rares ouvertures, avec sur elles je ne sais quoi de ruineux, de malfamé, de sordide et de sinistre, comme les abords d’une tour de silence. On comprend que les toreros, même en pleine insouciance du risque, n’approchent point de ces lisières de malaise sans se signer, et plutôt deux fois qu’une. Il y a les funeral parlors d’Amérique, et on est ici à l’autre pôle : ces lieux consacrés à la fiesta du dimanche ne déguisent aucunement leur abord gracieux d’abattoirs.1
2.
Un peu plus tôt encore — sans doute dans les dernières années de la guerre — je me souviens d’une époque où on montrait encore le cinéma, comme on montre des chiens savants. Un forain tendait derrière les dunes, dans les terrains vagues qui bordaient alors la grande place de Pornichet, un rectangle de cordes, y disposait quelques bancs et un écran tendu sur deux perches : pour quelques sous, on avait droit à la nuit tombée à d’invraisemblables bandes laissées pour compte, je pense, par quelque ligue antialcoolique après saisie […].2
3.
Il y a la solidité bretonne. Il y a aussi l’anarchie bretonne. Je ne sais quoi d’inachevé et de provisoire s’attache à la manière dont l’homme — tard venu — s’est fixé sur ce terroir. Dans la Bourgogne, dans la Touraine, les bourgs et les villages, de toute éternité on dirait, se distribuent aux confluents des vallées, au creux des combes, avec une infaillibilité anatomique : incrustés dans le sol avec la régularité, la ténacité inextricable d’une chaîne de ganglions. Cette certitude de son assise, cette cohésion presque nucléaire du bourg français serré autour de son clocher, le plou breton ne l’a guère. Le placitre irrégulier qui lui sert de centre, souvent envahi par l’herbe, est un terrain vague plus d’une place, où parfois affleurent auprès du lavoir les bossellements nus du granit — tout autour, les maisons se sont arrêtées au hasard sur la pente des vallonnements mous, dans l’égaillement d’un troupeau dispersé par un coup de fusil. Quand on approche de la mer, là où la côte est vraiment peuplée de maisons, c’est une débandade : on dirait d’une foule encore clairsemée, qui s’est mise en route en désordre pour venir constater les dégâts d’une tempête ou d’un raz de marée et — les uns allant plus vite que les autres, certains grimpés déjà sur une colline en éclaireurs ou en vedettes — tout s’est figé dans la posture de l’étonnement ou de la stupeur : les maisons ici ne digèrent pas, ne dorment pas, mais regardent. Il y a toujours ici indéfiniment à regarder.3
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1Julien Gracq: « Lettrines » (1967), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 204.
2Julien Gracq: « Lettrines » (1967), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 218–219.
3Julien Gracq: « Lettrines » (1967), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 232–233.
1.
La route de Kergrit ne suit pas la côte ; elle longe la mer à petite distance sans la laisser apercevoir — mais à peine y fut-il engagé, Simon fut submergé par la vive impression qu’il éprouvait depuis son enfance de rouler là à portée d’elle et sur sa lisière encore éveillée ; il retrouva aussitôt une respiration longue, comme s’il avait marché dans l’ombre d’une forêt. Une limite tranchante avait toujours séparé pour lui l’arrière-pays exilé et la contrée de la mer ; il y trottait le nez au vent, collé de toute sa peau, sans avoir besoin de les déchiffrer, à mille effluves prémonitoires — et de tous ces signes c’étaient les plus humbles peut-être qui lui parlaient le plus secrètement ; quelques chose de frais, de lavé et de carillonnant qui peu à peu réveillait les verdures noires comme une matinée de dimanche : le crépi clair et rugueux des anciennes chaumières déguisées en villas, leur volets repeints de vert cru par les vacanciers pauvres qui s’égaillaient jusque très loin de la plage — une barrière d’un blanc frais rayant les troncs d’un boqueteau de pins — sur le pignon d’un carrefour, le premier panonceau d’une agence de location —, les haies de tamaris, pour lui si exotiques, qui çà et là maintenant à la place des murets de pierre cloisonnaient les terrains vagues.1
2.
La route aboutit dès l’entrée du village à un terre-plein raviné, à demi envahi par le sable ; il domine une des petites grèves qui s’insèrent sur la côte de l’ouest entre les pointes de rochers. L’odeur de saumure rance du goémon fermenté en monte avec la brise de mer si opaque et si submergeante que le visiteur, abandonnant là sa voiture, la fuit d’ordinaire aussitôt par les ruelles qui mènent au port à travers le cœur du bourg. Mais cette odeur ne gênait pas Simon ; tout en manœuvrant pour ranger sa voiture, il laissait ses narines battre dans la nappe de parfum qui coulait de la crinière trempée. C’était comme une confirmation naïve dont il avait eu le besoin : la piste secrète à laquelle il était resté collé, les yeux à demi fermés, un tournant après l’autre, aboutissait là, dans cette explosion retrouvée du fumet sauvage ; il était chez lui. Il alluma une cigarette et flaira le vent bourru qui vient du large avec la marée montante. Ce terre-plein, à moitié décharge publique, mais rendez-vous habituel des gamins du pays qui se retrouvaient entre eux sur son terrain vague, avait toujours été vide de baigneurs. Le vent et le sel donnaient maintenant au soleil une espèce d’alacrité mordante. La mer n’était pas grosse, mais les lames de la fin de marée haute montaient à l’assaut de la grève excitées et joueuses — une moustache d’écume au loin barrait les rochers de l’île des Grets.2
3.
Il regardait sans pensée la place que le soleil rasant élargissait — un de ces foirails de petite ville, trop vastes pour leur lisière de maisons basses, plus infréquentés qu’une clairière dès que la poussière des jours de foire est retombée. Les oiseaux pépiaient avant la couchée dans les ormes du rempart ; le vol bas des martinets qui commençaient leur sarabande du soir traversait le lac d’air ample et liquide de la place et rayait par instants le bleu des croisées hautes. On n’entendait que leurs cris suraigus qui a chaque volte changeaient de fréquence : les gamins du bourg devaient déserter ce terrain vague sans recoins et sans secrets, plus nu sous le soleil que n’est une paume. Le souvenir des cris des mouettes et de la plage vide revenait à l’esprit de Simon — toute la journée, sur ces lisières de mer où il n’avait vécu jusque-là que dans la fête peuplée des vacances, il s’était étonné de trouver la terre si pauvrement peuplée, et si tôt vide. La lumière poudreuse, ocrée et presque rousse n’égayait pas la petite place ; il lui semblait plutôt qu’elle émergeait devant lui, étrangère, plus déserte qu’un banc de sable que la marée découvre.3
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1Julien Gracq: « La Presqu’île » (1970), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 451 (La Presqu’île).
2Julien Gracq: « La Presqu’île » (1970), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 453-454 (La Presqu’île).
3Julien Gracq: « La Presqu’île » (1970), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 469 (La Presqu’île).
1.
Nantes. Je feuillette un recueil d’anciennes photographies de la ville, au temps où j’étais pensionnaire au lycée. S’il est une ville dont la forme ait changé plus vite que le cœur d’un mortel… Mais « fourmillante cité, cité pleine de rêves » pour moi, oui, toujours ! J’ai davantage rêvé là, entre onze et dix-huit ans, que dans tout le reste de ma vie : que faire d’une vie commencée de vivre si irrémédiablement sur le mode de l’ailleurs ?
J’ai retrouvé une à une dans mon souvenir les impasses grises où venaient buter les « promenades » sinistres du jeudi et du dimanche : terrains vagues, dépôts de tramways, banlieues hébétées, verdures lépreuses avec vue d’usines, champs de courses désert : Pont-du-Cens, La Morrhonière, le Petit-Port, Saint-Joseph-de-Portricq, route de Vannes, Prairie de Mauves, Pont-Rousseau. Lieux sans joie, échouages boueux, minables lisières où nous piétinions en rond l’herbe gelée comme des chevaux à la longe, en attendant l’heure du retour. Toujours, à l’horizon, on avait la Ville, inaccessible et pourtant offerte, amarrée à ses clochers, avec ses grottes, ses cavernes aux trésors, ses merveilles défendues, et de l’autre côté la libre campagne, le vert paradis des vacances, ensoleillé et interdit : nous restions englués à cette frontière morfondue, petits errants vagues battant la semelle et mordus par les engelures, petits singes d’hiver tout envieillis par leurs uniformes nains — séparés, rejetés, échoués.1
2.
Un drapeau pend comme un linge mouillé qui sèche sur une corde ; à l’arrière-plan, le tremblé léger de l’émission fait du support et de la base du véhicule une cabane Bambou bricolée au coin de quelque terrain vague. L’horizon miniaturisé donne à la scène un caractère intimiste qui surprend : on dirait les abords un peu miteux d’une roulotte visitée avant le réveil, un doigt sur les lèvres, par des cambrioleurs facétieux atteints de lévitation — une lisière de bidonville prospectée à l’aube par des chiffonniers du ciel.2
3.
De ma fenêtre, les villages que j’ai sous les yeux dans l’éloignement me paraissent plus proches qu’autrefois. Il gîtait dans l’enfance non encore motorisée le vif sentiment d’un no man’s land, d’une zone ensauvagée de terrains vagues et de friches forestières, longue et hasardeuse à traverser, qui isolait profondément l’un de l’autre les centres habités, comme la civitas romaine cernée par les saltus. Le sentiment magique du voyage, qui est toujours un peu celui de la transgression, pacageait dans ces marges indécises et énigmatiques : j’ai cessé aujourd’hui de le ressentir. Tous les ressorts secrets d’un livre comme Le grand Meaulnes, où le fantastique enfantin de la distance joue un rôle si éminent (dans l’équipée de Meaulnes, dans les conciliabules du grenier, et, à l’état pur, dans l’épisode de la chasse aux dénicheurs) s’en sont trouvés brusquement accidentés.3
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1Julien Gracq: « Lettrines 2 » (1974), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 273–274.
2Julien Gracq: « Lettrines 2 » (1974), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 288.
3Julien Gracq: « Lettrines 2 » (1974), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 346.
Ce n’est pas une trace fabuleuse que je viens chercher dans les landes sans mémoire : c’est la vie plutôt sur ces friches sans âge et sans chemin qui largue ses repères et son ancrage et qui devient elle-même une légende anonymes et embrumée : le faussaire d’Ossian, sans le savoir, s’y retrouve poète. Là où cesse le chemin, le barrage et la clôture, là où ils n’ont jamais pu mordre sur le poil sauvage, le mors et la bride aussi sont ôtés de l‘esprit : le sentiment de sa liberté vraie n’est jamais entièrement séparable pour moi de celui du terrain vague.1
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1Julien Gracq: « Les Eaux étroites » (1976), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 548.
La forte et attirante image de Saint-Pétersbourg qui vient surnager une fois clos le livre, c’est celle d’une capitale encore démeublée où les monuments flottent dans l’espace trop grand, au bord des eaux gonflées qui coulent au ras des parapets de granit : Brasilia nordique et lacunaire, trouée des clairières de ses terrains vagues, où l’étalement inanimé des places et des perspectives absorbe et dissout la foule et les bruits, où s’emballe d’un galop enragé sur les pavés de bois un trafic maigre et hâtif que cerne le silence. Ville trop distendue, trop plate sur l’horizon ras, où l’oreille en suspens se désoriente de l’absence d’écho, et qui s’inquiète de ne pas surprendre sa propre rumeur : le silence d’une capitale insolite comme s’il y neigeait en plein été.1
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1Julien Gracq: « En lisant en écrivant » (1980), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 620 (Paysage et roman).
1.
Le train, qui traversait alors le cœur de la ville en longeant le bord d’un bras de la Loire, à la vitesse à peu près d’un train de péniches, en s’arrêtant aux gares ne Nantes-Orléans, de La Bourse et de Chantenay, s’il rendait la circulation malaisée, donnait en revanche au curieux, attiré à la fenêtre de son wagon par le vacarme de la rue et du quai, une impression d’intimité peu commune : ici la ville, dont le chemin de fer ne donne à voir d’habitude que les terrains vagues, les dépôts de mâchefer, les arrière-cours d’immeubles avec leurs poubelles et leurs outils de jardin, s’ouvrait en deux brusquement devant le voyageur, surpris de couper par le milieu une fourmilière tranchée par la bêche, une circulation bourdonnante qui coagulait le long de la voie en caillots instantanés à chaque passage à niveau.1
2.
J’allais passer un dimanche sur deux chez ma grand’tante, dont la bonne, Angèle, toute lisse et rose sous son bergot breton, venait prendre livraison de moi après la messe, au parloir. Un dimanche sur deux, et le jeudi de chaque semaine — trois fois sur quatre —, c’est la promenade réglementaire du lycée qui me tenait lieu de « sortie ». Le but de ces promenades apéritives et hygiéniques était habituellement quelque terrain vague où une partie de ballon pouvait s’engager, quelque zone verte, à l’époque toujours plus ou moins lépreuse, en lisière de la ville. L’image de Nantes qui lève spontanément de mon esprit est restée, pour cette raison, non pas celle d’un labyrinthe de rues centrales d’où l’on ne s’évade qu’épisodiquement, mais plutôt celle d’un nœud mal serré de radiales divergentes, au long desquelles le fluide urbain fuit et se dilue dans la campagne, comme l’électricité fuit par les pointes. Je me suis trouvé par là peut-être plus sensibilisé que d’autres à toutes les lisières où le tissu urbain se démaille et s’effiloche, sans pourtant qu’on l’ait tout à fait quitté pour la campagne, et il m’arrive quelquefois de penser, en songeant aux livres que j’ai écris, que ce goût pour les zones bordières a gagné chez moi par la suite de proche en proche et pris de l’ampleur, jusqu’à se faire jour, par un jeu d’analogies, dans des domaines inattendus, de tonalité sensiblement plus sombre : de la lisière à la frontière, pour l’imagination, il n’y a qu’un pas.2
3.
Le long du Cens, à droite de la route, le stationnement de nos promenades se faisait d’habitude dans des carrières de schiste en exploitation, dont il m’a été impossible de retrouver la trace, le long de cette vallée où partout maintenant « blocs » et résidences viennent border le ruisseau parmi des bouquets d’arbres. C’est au pied de ces carrières, dans les friches qui les bordaient, et où traînaient immobilisés de place en place des wagonnets rouillés, que je situais en imagination les terrains vagues — si peu parisiens — où Edgar Poe localise inductivement le théâtre du meurtre de Marie Roget. J’y voyais descendre les menaçantes ombres du soir qui, selon Poe, ramenaient les promeneurs en deçà de la Seine, abandonnant bosquets et sièges de verdure aux opérations délictueuses des rôdeurs de barrière. Ainsi ce paisible quartier-dortoir de 1983, du seul fait qu’à douze ans je transférais sur les bords du cens l’image fantaisiste que se faisait Poe de la barrière du Roule, reste-t-il encore pour moi obstinément marqué d’un signe maléfique.3
4.
J’ai aimé retrouver dans ce parc de Hampstead, et dans le chien-et-loup de ces rendez-vous clandestins des soirs d’été, l’image d’une glissade progressive hors des sentiers frayés, le désordre excitant qui gagne un paysage quand il échappe peu à peu à toute spécification trop claire. Quand il couvre, et autorise en même temps, des écarts plus libres dans les allures de ses promeneurs. Et le nom de terrains vagues, que j’ai ailleurs salué, recouvre ici pour moi un désir en même temps qu‘une image élu: la confusion qui embrume par places ces lisières des villes en fait des espaces de rêve en même temps que des zones de libre vagabondage. Ces terrains vagues où, si la liberté de parcours nous restait mesurée, rien du moins ne venait contraindre l‘imagination, s‘appelaient pour moi à Nantes le Petit Port, la Colinière, le parc de Procé.4
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1Julien Gracq: « La forme d’une ville » (1985), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 781–782.
2Julien Gracq: « La forme d’une ville » (1985), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 791–792.
3Julien Gracq: « La forme d’une ville » (1985), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 798.
4Julien Gracq: « La forme d’une ville » (1985), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 802.
1.
Ces vastes enclos qui sentent encore l’air libre et le sauvage : les Invalides, la Salpêtrière sont nés à la lisière même de la campagne et à l’extrême frange de ce qui était alors l’agglomération parisienne : dépôts de malades, de mutilés, de fous ou d’indigents, relégués à l’écart de la vie urbaine, ils cousinaient à l’origine avec les terrains vagues comme avec les décombres et les dépôts de détritus. Presque tous les monuments parisiens sont des excroissances levées du tissu urbain lui-même, là où il était le plus serré : aussi bien le Louvre que Notre-Dame, le Panthéon, l’Opéra ou la Madeleine : profondément encastrés dans les pâtés de maisons, ils en demeurent un peu comme la substance seulement densifiée et magnifiée.1
2.
Au Crotoy, en avant du rempart des villas serrées s’étend non pas une plage, mais plutôt un immense terrain vague de sable granuleux dont la croûte cède sous le pas comme aux abords d’un chott d’Algérie, seulement, si on s’y étend, le froid qui monte de sa profondeur vous en chasse.2
3.
Hampstead Heath. Tout a dû changer beaucoup sur ces lisières du Nord. C’était alors non un parc, mais une bruyère urbaine sans limites précises, mi-jardin abandonné, mi-terrain vague, avec un bordé de maisons assez serré du côté du sud et vers le nord des buissonnements qui s’ensauvageaient. Quand je m’y promenais après le dîner pendant les soirées d’été, je pensais toujours à ces irréels terrains vagues en forme de savanes, fréquentés par des rôdeurs du répertoire, qu’Edgar Poe a si bizarrement imaginés en lisière de Paris pour y placer « Le Mystère de Marie Roget ». Si je m’y attardais, et si je rentrais dans le crépuscule avancé (à cette époque il était hors de question pour un couple non marié de trouver une chambre d’hôtel à Londres) le cant des amoureux britanniques accouplés un peu partout dans les broussailles ne laissait retenir de loin au loin au long de ma route que le râle bref et vitreux du crapaud.3
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1Julien Gracq: « Carnets du grand chemin » (1992), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 951.
2Julien Gracq: « Carnets du grand chemin » (1992), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 955.
3Julien Gracq: « Carnets du grand chemin » (1992), in: J. G.: Œuvres complètes, hrsg. v. Bernhild Boie, Paris: Gallimard 1989–1995 (Bibliothèque de la Pléiade), Vol. 2, S. 993–994.
Simenon, Georges
1.
Maigret fit enfin le geste qu’on attendait, il marcha lentement vers la tête du lit, se pencha pour soulever le drap. Cela ne dura que quelques secondes et, tout de suite après, il se dirigea vers la fenêtre.
Mansuy se tenait près de lui. Les trois hommes, inspecteur compris, contemplaient le jardinet clôturé de pieux que reliaient des fils de fer barbelés. Dans un coin on voyait un clapier, dans l’autre une cabane où Duffieux devait ranger ses outils et sans doute bricoler à ses heures de liberté. Quelques légumes poussaient sur le sol sablonneux, des poireaux d’un vert pâle, des laitues, des choux. Cinq pieds de tomates portaient leurs fruits rouges accrochés à de tuteurs.
Ils n’avaient pas besoin de parler. L’homme était passé par là. Il était facile d’enjamber les barbelés, encore plus facile de franchir l’appui de la fenêtre. Et, au-delà du jardinet, c’était un terrain vague avec, à l’horizon, de vieux bâtiments qui avaient dû être jadis une usine.
— S’il a laissé des traces de pas, dit l’inspecteur à mi-voix, la pluie de ce matin les a fondues. Mon collègue Charbonnet a cherché…
Il guettait l’approbation de Maigret qui ne bronchait pas. S’était-il jamais préoccupé d’empreintes ?
Il gagna le jardin, pourtant, par la cuisine où deux personnes venaient d’arriver. Une petite allée était faite de pierres plates ramassées dans le terrain vague. Les lapins remuaient leur nez en le regardant et il saisit quelques feuilles de chou, ouvrit le grillage et le referma.
Dans la grisaille, c’était tellement le décor sordide dans lequel les femmes comme Mme Duffieux, maigres et mal portantes, passent leur vie à compter les sous un à un !1
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1Georges Simenon: Tout Simenon 4, Paris: Presses de la Cité 1988, S. 59.
Franju, Georges






Clébert, Jean-Paul
1.
Mais il n’est pas de plus belle balade ni de plus fructueuse en rencontres que le grand tour de Paris, la reptation lente et attentive sous un bon soleil hivernal, à la frontière de la ville haute et de la basse banlieue. Et de temps en temps, quand j’ai deux trois cent francs et si possible un copain dont les yeux ne sont pas trop chassieux, je grimpe à la Porte d’Aubervilliers par la si triste rue de l’Évangile où le camion hippomobile du laitier fait figure de corbillard tintinnabulant, je prends le bus de ceinture, je me laisse rouler, donnant mes tickets au compte-gouttes, deux par deux au contrôleur qui me prend pour follingue et emmerdeur, jusqu’à ce que j’aperçois un trou dans la barrière des H.B.M. et je descends de mon balcon, je continue à pied sur l’ancienne ligne des fortifications qui n’est plus que ruban sale d’herbes et de terre tassées mais où reste encore, avec un large pan de ciel par-dessus, une perspective reposante de monticules glaiseux où jouent toute la semaine les gosses crasseux hilaires, et de petits chemins étroits et piétinés comme des sentes de bêtes vers l’abreuvoir.
Poésie et horreur de la zone ont été maintes fois décrites, inspectées, photographiées, filmées, reconstituées en studio, exportées à l’étranger comme patrimoine national (culture et goût français), utilisées à des fins littéraires, artistiques, moralisatrices, politiques, et fourrées de force sous le nez des indifférent, par tous les descripteurs de fantastiques social, beaucoup mieux que ne saurait le faire le rôdeur de barrières que je suis d’occasion. Mais si l’émotion devant ces détritus d’une civilisation mort-née est toujours la même, les décors changent, l’horizon se modifie, les pans de murs s’écroulent, les jardinets s’éloignent, les usines et les cimetières s’étendent à la façon des amibes, les caisses d’habitation vont et viennent et doivent suivre le mouvement, des stades et des squares éclatent çà et là des bourgeons mais vite fanés, faute de sève et d’humus, et retournent à l’état de terrains vagues, domaine des dernières herbes folle, et ce de jour en jour, si fait qu’il faudrait tenir à jouer la topographie de la ceinture, la nécrologie des familles nombreuses et s’en tenir à l’actualité, les derniers tuyaux comme ceux des journaux n’ayant qu’une valeur très éphémère. Et tout ce que j’ai vu en six mois d’hivers fait déjà figure de souvenir…1
2.
Pour camper dans Paris (et je prends ici l’acception du terme affiché pour la gouverne des forains et nomades aux abords des villes et villages) durant les belles saisons, printemps et automne, avant et après la grande vadrouille, il n’est d’excellent que les terrains vagues (c’est-à-dire vides, ce qualificatif ayant perdu sa première valeur pourtant judicieuse), et se comptent parmi eux les talus des fortifs, le Champ des Curés à la porte d’Italie, les stades herbus, les Buttes Chaumont, les chantiers de démolition ou de construction, le motodrome de Montreuil… Derrière les grilles, les murs à demi écroulés, les palissades pein